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Qui sont les politiques cités dans l'affaire Karachi?

Jean-Marie Pottier, Bastien Bonnefous et Grégoire Fleurot, mis à jour le 09.01.2012 à 17 h 24

Et pourquoi les noms de ces hommes politiques sont liés de près ou de loin aux enquêtes en cours.

Images: Fred Hasselot

Images: Fred Hasselot

Un énorme contrat d'armement, un attentat terroriste, deux enquêtes judiciaires, deux Présidents et deux Premiers ministres cités, des intermédiaires et des structures financières opaques... L’affaire Karachi est devenue une affaire d’Etat complexe au fil de plus quinze ans de non-dits, et menace la majorité à moins de quatre mois du premier tour de l'élection présidentielle.

De nombreux hommes politiques ont été cités dans les différents volets de l'affaire, qui connaît régulièrement de nouveaux rebondissements. Certains ont été mis en garde à vue ou en examen, d'autres simplement entendus par la justice comme témoins, cités dans la mission d'information de l'Assemblée nationale ou dans des pièces du dossier judiciaire. Slate vous aide à y voir plus clair avec ce récapitulatif de tous les hommes politiques liés de près ou de loin à l’affaire, les raisons pour lesquelles leur nom lui est accolé et leurs lignes de défense.

Sommaire:

Edouard Balladur

L’ancien Premier ministre, qui ne détient actuellement plus aucun mandat, est soupçonné d’avoir utilisé le contrat Agosta à des fins de financement politique illégal: il aurait bénéficié, pour le financement de sa campagne présidentielle de 1995, de rétrocommissions récupérées sur les commissions versées à Ziad Takieddine et Abdul Rahman al Assir. Il a dénoncé en avril 2010 une polémique où «rien n'est étayé par les faits» et où «tout s'appuie pour l'essentiel sur une note [la note Nautilus, NDLR] émanant d'un agent d'une officine privée de sécurité [...] qui amalgame un tissu d'invraisemblances et d'absurdités», et a assuré n’avoir «pris en tant que Premier ministre aucune décision d'octroi de commissions».

Le Journal du Dimanche s'est procuré la déclaration de l'ancien Premier ministre devant la mission parlementaire le 28 avril 2010 [PDF], restée jusque-là confidentielle. Il s'y défend d'avoir bénéficié de rétrocommissions pour financer sa campagne. Concernant le financement en espèces, Edouard Balladur déclare:

«La réalité, c’est que le financement par espèces n’a nullement été inventé par moi, qu’il est autorisé à concurrence de 20% du total des dépenses (...) Reste une question: ces espèces, d’où venaient-elles? (…). La vérité est claire et simple: les sommes déposées en espèces provenaient des collectes effectuées dans les centaines de réunions publiques et de la contribution personnelle de tous ceux qui soutenaient ma campagne (…).»

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Nicolas Sarkozy

A l’époque des faits, le président de la République était ministre du Budget (puis porte-parole de la campagne Balladur), et faisait donc partie des ministres chargés d’assurer la tutelle de la DCN.

Si, selon un témoignage recueilli par la mission d’information parlementaire de l'Assemblée nationale, il était contre la conclusion du contrat Agosta avant l’arbitrage favorable de Matignon, il faisait partie, selon Gérard-Philippe Menayas (ancien directeur administratif et financier de la DCNI dont l’audition devant la justice est citée dans l’ouvrage de Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, Le Contrat), des responsables qui ont approuvé le plan de versement des commissions à Ziad Takieddine et Abdulrahman el-Assir.

Entendu par le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke le 2 décembre 2011, Menayas persiste, selon le Nouvel Obs et Libération:

«Il est clair que le ministère du Budget a nécessairement donné son accord pour la création de Heine. Vu l’importance du sujet, cette décision ne pouvait être prise qu’au niveau du cabinet du ministre.»

Le plan de versement des commissions était inhabituellement concentré dans le temps, élément décisif dans les soupçons de rétrocommissions. Ziad Takieddine a affirmé être un «ami» de Sarkozy depuis 1993 et être intervenu pour la libération des infirmières bulgares en 2007 (cette dernière information a été en partie démentie par Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée qui reconnaît avoir eu Takieddine au téléphone mais dément toute tractation financière avec l’homme d’affaires).

De plus, selon un document saisi par la police française à la DCN, Nicolas Sarkozy aurait validé, avec Nicolas Bazire (aujourd'hui lieutenant de Bernard Arnault, et alors directeur de cabinet d’Edouard Balladur), la création de Heine, une société-écran luxembourgeoise par laquelle transitaient les commissions versées aux intermédiaires. Or, lesdites commissions étant légales à l’époque, Mediapart conclut de ce fait que «la mise en place d'un tel système occulte, dans des paradis fiscaux, pour le versement de certaines de ces commissions peut [...] laisser penser que ces dernières avaient en fait pour vocation de "revenir" en France». Un rapport de la police luxembourgeoise relie également l’existence de Heine au versement de rétrocommissions en France.

Le chef de l’Etat a réagi une première fois, fin 2009, aux accusations de financement illégal en les qualifiant de «grotesques».

Au cours d’une conversation off en marge d’un sommet de l’Otan à Lisbonne, le 19 novembre 2010, il a dénoncé une polémique «incroyable» et a affirmé qu’il n’était «pas au courant» ni impliqué «de près ni de loin» dans la gestion du contrat.

Le même jour, le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, a dénoncé une «succession d'insinuations» et des «allégations calomnieuses», rappelant notamment que Nicolas Sarkozy n’avait été ni directeur de campagne ni trésorier de la campagne Balladur, et n’avait jamais eu à Bercy «à approuver des commissions relatives à des marchés à l'exportation, la procédure d'agrément préalable en cette matière ayant été supprimée dès le mois d'octobre 1992».

Un an plus tard, alors que l’affaire Karachi refait surface avec les mises en examen de Thierry Gaubert et Nicolas Bazire, l’Elysée publie un communiqué de «précisions» pour insister sur l’absence de lien entre Nicolas Sarkozy et les différentes enquêtes liées à l’affaire Karachi. Communiqué «en grande partie infirmé par des pièces du dossier ou des révélations de presse», comme l’a souligné Le Monde.

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François Léotard et Renaud Donnedieu de Vabres

L’ancien ministre de la Défense et celui qui était alors son conseiller spécial ont imposé l’entrée dans le dossier de Ziad Takieddine et Abdulrahman el-Assir. A propos de Takieddine, François Léotard a déclaré à la mission d’information de l’Assemblée nationale qu’«il ne se souvient pas qui le lui a recommandé et pour quelles raisons il l’a imposé dans le jeu d’une négociation qui pourtant s’achevait

Dans Le Contrat, le contrôleur général des armées Jean-Louis Porchier affirme que le contrat Agosta comportait des irrégularités «qui méritaient des sanctions au niveau le plus élevé, [...] jusque dans l'entourage du ministre de la Défense».

Dans Le Monde daté du 27 novembre, «un ancien membre du cabinet de François Léotard, ministre de la défense d'Edouard Balladur, affirme que M. Donnedieu de Vabres, alors conseiller spécial du ministre, était la cheville ouvrière de la mise en place des commissions sur les contrats Agosta et Sawari II». Patrice Molle, préfet et ancien membre de la DGSE, affirme au quotidien:

«Tout Paris sait qui a imposé les intermédiaires libanais dans le dossier Agosta, Renaud Donnedieu de Vabres traitait tout cela directement, il référait en personne au ministre. Les rétrocommissions, ça ne passe pas par le cabinet officiel, ça s'est joué dans les circuits parallèles.» 

Placé en garde à vue pendant plus de trente heures, Renaud Donnedieu de Vabres avoue aux enquêteurs de la Division nationale d'investigations financières (DNIF) avoir imposé les deux intermédiaires, admettant qu'il était «tout à fait possible» qu'il ait imposé des intermédiaires comme «personnes utiles par leurs informations», mais non «comme intermédiaires bénéficiant de contrat». Il est mis en examen pour complicité d’abus de biens sociaux le 15 décembre 2011.

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Nicolas Bazire

Nicolas Bazire était directeur du cabinet du Premier ministre Edouard Balladur quand Nicolas Sarkozy était ministre du Budget, puis directeur de la campagne présidentielle de Balladur là où Sarkozy en était le porte-parole. Témoin du mariage du président de la République avec Carla Bruni le 2 février 2008, le numéro 2 du groupe LVMH est resté un ami du président, «mais ce n’est pas un proche conseiller, il ne l’a jamais été», affirme Henri Guaino.

Soupçonné d’avoir réceptionné des valises de billets –les rétrocommissions supposées de la vente de sous-marins à l’Arabie saoudite et au Pakistan– rapportées du Luxembourg par Ziad Takieddine et Thierry Gaubert, Nicolas Bazire a été mis en examen par le juge Van Ruymbeke le 22 septembre 2011 pour complicité d’abus de biens sociaux.

Le 13 septembre 2011, après la mise en examen dans ce même dossier de l’homme d’affaire franco-libanais Ziad Takieddine pour complicité et recel d’abus de biens sociaux, Mediapart révélait qu’un témoin avait affirmé la semaine précédente à la Division nationale des investigations financières (Dnif) «avoir eu connaissance de transports de fonds opérés au milieu des années 1990 par [Ziad Takieddine] avec deux proches de Nicolas Sarkozy: Thierry Gaubert […] et Nicolas Bazire». Selon ce témoin, «Thierry Gaubert a accompagné à plusieurs reprises M. Takieddine dans un établissement bancaire suisse pour y retirer des fonds, remis à Paris à Nicolas Bazire. […] Les espèces auraient été transportées dans de volumineuses valises».

Le Nouvel Observateur révélait le 20 septembre 2011 un témoignage dans le même sens de la princesse Hélène de Yougoslavie, ex-femme de Thierry Gaubert. Entendue à la fin de l’été par la DNIF, elle aurait également affirmé que son ex-mari «avait accompagné, en Suisse, l’intermédiaire libanais Ziad Takieddine, pour aller chercher des valises "volumineuses de billets"» et que «l’homme qui récupérait les "mallettes" en France était Nicolas Bazire».

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Thierry Gaubert

Thierry Gaubert est «un ami de 30 ans du président de la République» selon le Nouvel Observateur. Il fut son directeur de la communication à la mairie de Neuilly, puis chargé de mission et conseiller au ministère du Budget, avant d’être «emporté par une affaire de détournements de fonds dans les Hauts-de-Seine à la fin des années 90». Il est aujourd’hui directeur des affaires publiques et conseiller du président du groupe BPCE (Banques populaires-Caisses d'épargne), présidé par l'ancien secrétaire général adjoint de l'Elysée François Pérol. Selon Henri Guaino, il «n’est plus dans l’entourage du président de la République depuis plus de quinze ans»

Accusé par sa femme, Hélène de Yougoslavie, d’avoir transporté des valises de billets avec Ziad Takieddine depuis le Luxembourg vers Paris en 1994-1995, il a été mis en examen le 21 septembre par le juge Van Ruymbeke, qui l’a ensuite laissé en liberté. Un mois plus tard, il était mis en examen pour subordination de témoin, soupçonné d’avoir fait pression sur Hélène de Yougoslavie avant, pendant et après l’audition de celle-ci.

Il doit par ailleurs être jugé en février 2012 pour escroquerie et prise illégale d'intérêt dans une affaire de détournement de fonds issus du 1% logement des Hauts-de-Seine dans les années 1980-1990.

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Brice Hortefeux

Brice Hortefeux n’avait pas de responsabilités nationales, que ce soit au gouvernement ou au RPR, à l’époque de la signature des contrats Agosta et de la campagne d’Edouard Balladur, et est donc longtemps resté totalement à l’écart des enquêtes autour de l’affaire Karachi.

Mais en septembre 2011, les familles des victimes de l’attentat de Karachi portent plainte contre lui pour complicité de subornation de témoin, violation du secret de l’enquête et entrave au déroulement des investigations. Elles l’accusent d’avoir eu accès illégalement au dossier de l’enquête menée par le juge Van Ruymbeke, d’avoir prévenu Thierry Gaubert des révélations de sa femme et de l’avoir encouragé à faire pression sur elle.

Il a aussi été entendu comme témoin dans le cadre d’une enquête préliminaire parallèle pour violation du secret de l’instruction après la révélation de la conversation téléphonique qu’il a eue avec Thierry Gaubert. Enquête qui sera finalement classée sans suite.

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Jacques Chirac et ses ministres

Très discret dans les médias depuis la fin de sa présidence (il n’a fait aucun commentaire sur les développements récents de l’affaire), l’ex-chef de l’Etat avait demandé à son arrivée à l’Elysée l’arrêt du versement de commissions sur des contrats d’armement risquant de donner lieu à des rétrocommissions. Une information confirmée à partir du printemps 2010 par Charles Millon et Dominique de Villepin, respectivement ministre de la Défense et secrétaire général de l’Elysée en mai 1995.

Officiellement, l’objectif était de «moraliser» l’image de la France face au «dérapage» de certains dossiers (celui des frégates de Taïwan notamment), mais Dominique de Villepin évoque aussi dans Le Contrat l’idée d’assécher le «trésor de Balladur». Mi-novembre, l’ex-Premier ministre affirmait que le gouvernement n’avait aucunement eu connaissance de la possibilité de représailles au moment de l’arrêt des commissions en 1995 et qu’il n’y avait à sa connaissance «aucun lien» entre cet arrêt et l’attentat.

Dominique de Villepin a été entendu une deuxième fois comme témoin par les des juges d'instruction Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire lundi 9 janvier.

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A gauche

Le PS était au pouvoir entre 1997 et 2002 –Lionel Jospin a quitté Matignon l’avant-veille de l’attentat–, à une époque où le contrat Agosta était en cours d’exécution, mais où l’arrêt des commissions au «réseau K» avait déjà été décidé. Le rapport de la mission d’information sur l’attentat mentionne les noms d’Alain Richard et de Dominique Strauss-Kahn, alors respectivement ministre de la Défense et du Budget, pour dire qu’ils se sont inquiétés en 1998 des pertes financières essuyées par la DCN sur le contrat, et que le premier a décidé, à l’automne 2001, de faire revenir des techniciens de l'entreprise à Karachi malgré le climat créé par les attentats du 11-Septembre. A l’époque, selon Alain Richard, aucune menace spécifique ne semblait peser sur ces salariés.

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Jean-Marie Pottier, Bastien Bonnefous et Grégoire Fleurot

Images: Fred Hasselot

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