France

Blogosphère: nul n'est plus censé ignorer le droit

Julie Brafman, mis à jour le 26.12.2013 à 14 h 54

Depuis quelques années, avocats et magistrats sont de plus en plus présents sur Internet. Leurs décryptages d'une actualité a priori compliquée rencontrent un large public.

Keyboard / Travis Isaacs via FlickrCC License by

Keyboard / Travis Isaacs via FlickrCC License by

Longtemps considérés comme les rouages d’un mécanisme complexe et lointain, magistrats, professeurs, ou avocats sont depuis quelques années de plus en plus présents sur Internet. D’un blog à l’autre, de chroniques en billets d’humeur se développe peu à peu une blogosphère juridique qui connaît ses stars et ses leaders d’opinion, fait entendre sa voix, et qui draine un public de néophytes toujours plus curieux. Citoyens intéressés par le droit, jeunes avocats ou professionnels aguerris apprécient de découvrir une analyse certainement plus pointue que celle délivrée par la presse généraliste, avec un point de vue personnel et sans limite de calibrage.

Ce phénomène s’inscrit dans un mouvement auquel participe l’ensemble des acteurs du droit: utiliser Internet pour en faire un journal de leur profession, radiographier les réformes en cours ou encore débattre avec les internautes.

Aux Etats-Unis, les «Blawg» (contraction de blog et law) se développent depuis le début des années 2000 (l’avocate californienne Denise Mc Kinney Howell a ouvert Bag and Baggage en 2001). En France, il a fallu attendre 2004 et l'essor des blogs pour que les avocats, magistrats, professeurs de droit, juristes et universitaires français se lancent sur Internet.

Grand public ou très spécialisé

Parmi les premiers à franchir le pas, on trouve Cédric Manara, un spécialiste des questions juridiques touchant à la propriété intellectuelle et au marketing avec son «Nom de Domaine!» ou encore Frédéric Glaize, conseiller en propriété intellectuelle et son «Petit musée des marques». En déployant ainsi une passerelle vers des lecteurs profanes, ils décryptent le langage, le fonctionnement, les enjeux de notre système juridique. L’une des caractéristiques essentielles de la blogosphère juridique française est la liberté de ton qu’elle entend mettre en valeur.

«13h45, dernier dossier de surendettement de la matinée. Une vieille dame s’avance. Je lui demande le montant de sa retraite en parlant très fort pour être sûre d’être entendue. Le greffier la salue alors: “Bonjour, Madame le Bâtonnier”, pendant qu’elle sort sa robe d’avocat pour plaider. VDM»

Cette anecdote provient d’une nouvelle rubrique du site de l’association des jeunes magistrats, intitulée «Vie de Magistrats». Sur le modèle des «Vie de merde», ces jeunes professionnels narrent avec humour leurs tracas quotidiens entre surcharge de travail, cantine fermée ou service de sécurité nonchalant… Bien qu’encore peu étoffée, la page représente une façon originale de rendre compte du quotidien des magistrats dont l’image est souvent austère.

 «En France, il y a actuellement entre 200 et 250 blogs juridiques tenus régulièrement», estime Arnaud Dumourier, directeur de la plateforme JuriBlogs qui recense l’ensemble des sites des professionnels du droit.

Tous ne sont pas destinés au grand public. La plupart des avocats ont créé des sites afin de communiquer autour de l’activité de leur cabinet ou de commenter des textes juridiques dans leur domaine de compétence, dans une sorte de discussion virtuelle entre confrères. Peu d’entre eux s’adressent au plus grand nombre à l’exception des blogs hébergés par les sites d’informations.

Les maîtres du Net

C’est le cas par exemple de celui de l’avocat Gilles Devers, intitulé les «Actualités du droit» et hébergé par 20minutes.fr ou encore du blog «Derrière le barreau» de Me Laure Heinich-Lüjer sur le site de Rue89.

La première place, en termes de popularité, revient à Maître Eolas qui règne en seigneur et… maître sur la blogosphère juridique avec près de 20.000 visiteurs par jour. Il est même l’un des blogueurs plus lus de France. Pionnier en la matière, l’avocat parisien à l’identité masquée (son pseudonyme signifiant «connaissance» en gaélique) a commencé son «Journal d’un avocat» en avril 2004.

D’emblée, grâce à son anonymat, il a séparé le domaine professionnel et la publication web, comme il l’explique sur son site:

«Pas de secret honteux, pas de scandale en germe, juste la volonté de séparer ce blogue, qui est un acte totalement gratuit, un cadeau que je fais à qui veut bien me lire, de mon activité professionnelle, qui est tout sauf gratuite, mes clients me le font régulièrement remarquer.»

Une distinction qui met en évidence ce qui constitue le fondement des blogs juridiques: l’invention d’une figure de «juriste citoyen», soit un expert dans les domaines relatifs au droit, mais non pas pour autant dépourvu d’un regard critique et d’un sens de la responsabilité individuelle ou collective.

Avec pédagogie, humour et clarté, Maître Eolas multiplie sans flancher, depuis sept ans, les billets fleuves pour prendre position et décortiquer les réformes en cours, éclairer un fait divers, corriger un amalgame dans la presse, dénoncer un projet de loi ou répondre aux interrogations de ses lecteurs comme l’incontournable: «comment faites-vous pour défendre des coupables? ».

A la fois témoins et protagonistes, les blogueurs du droit dévoilent une vision de la justice qui n’a plus rien d’institutionnelle mais relève de l’expérience. Sans trahir le secret professionnel, les avocats entrouvrent la porte de leur cabinet: «J’ai eu envie d’écrire car en tant qu’avocat pénaliste, on souffre d’une réputation de méchant, d’escroc aux bagues en or. Je voulais raconter ce que c’était au quotidien, montrer l’envers du décor», raconte Maître Mô, un avocat-blogueur en pleine ascension. «J’essaie de faire comprendre les accusés. Les gens adhèrent pas mal», ajoute-t-il.

Voleurs, tueurs, bourreaux...

Depuis que Maître Eolas a conseillé en 2008 la lecture d’un de ses billets intitulé «Misérable», les statistiques lui sourient: celui qui a débuté avec 4 visiteurs en attire désormais plus de 2.000 par jour!

Ici, les billets défient le style prétendument concis du web. Les pages se déroulent par dizaines emportant le lecteur au gré des (savoureux) premiers pas d’avocat de Mô, ou encore des péripéties judiciaires d’Ahmed, Odile, Barbara et les autres.

Les protagonistes de ce récit –qui tient plus de la nouvelle que du billet– sont voleurs, tueurs, bourreaux, etc. et n’ont pour seul point commun que d’avoir un jour poussé la porte du cabinet de Maître Mô. Le lecteur suit l’avocat durant tout le dossier, laissant en route ses idées préconçues au sujet de la culpabilité comme de l’innocence. Fort de son succès, Maître Mô a même accepté les avances d’une maison d’édition et a publié en novembre dernier Au Guet-Apens, un recueil de ses billets.

Comment expliquer cet engouement pour le droit sur Internet? La raison tient probablement à la qualité du décryptage auquel se livrent les auteurs, ce qui leur vaut souvent une respectabilité sur le Net comme dans les autres médias (notamment dans le cas de Maître Eolas).

Décortiquant un système juridique –souvent considéré comme complexe–, ils offrent une analyse de l’actualité «vue de l’intérieur», donc de première main. Nouveaux relais entre l’institution judiciaire et la société civile, les juristes font figure de passeur en utilisant une adresse directe au lecteur, un ton amical et un brin d’humour.

De plus, le succès des blogs juridiques trouve peut-être une justification dans le contexte actuel.

Dire le quotidien du droit

A l’heure où l’on évoque une inflation législative et une judiciarisation de la société, c’est-à-dire le recours de systématique à des instances juridictionnelles pour le traitement de questions ou de difficultés qui, naguère encore, y échappaient, l’intervention de ces pédagogues en robes noires semble la bienvenue pour éclairer les lanternes profanes et susciter les débats d’opinions.

L’une des causes de la naissance de ces blogs, comme de leur succès, ne serait-elle pas d’ailleurs de traduire la désolidarisation latente de certains professionnels du droit à l’égard d’un système judiciaire parfois défaillant?

C’est par exemple en 2007, après la débâcle d’Outreau, que Michel Huyette, conseiller à la cour d’appel de Toulouse, a invité ses confrères à écrire sur les sujets de leur choix en créant le blog «Paroles de juges». «S’exprimer chez les magistrats n’est pas habituel, il y a un fond de crainte», explique ce blogueur qui attire 600 visiteurs par jour.

Comment expliquer en effet qu’ils soient plus discrets sur Internet? Est-ce uniquement à cause du devoir de réserve qui leur incombe?

En tout cas, peu d’entre eux ont fait le choix d’ouvrir un blog. Il faut néanmoins compter sur «Justice au singulier» alimenté par le célèbre avocat général Philippe Bilger, aujourd’hui à la retraite ou encore «Droit des enfants» de Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfant de Bobigny.

Juge... et parti

Pour le magistrat blogueur «Justicier ordinaire», l’expérience a en revanche mal tourné. Il a fermé très rapidement, en janvier 2010:

«L'adresse de ce blog est donc arrivée sur les écrans de personnes dont j'ai parlé, dans certains de mes textes, de manière désagréable et parfois virulente.»

La blogosphère juridique –solidaire– n’a pas tardé à se faire l’écho de cette fermeture, probablement due à des pressions: «Tout comme j’ai pu le lui indiquer en commentaire, il n’a aucune raison de fermer son blog. Les magistrats ne sont pas des sous-citoyens dont le droit d’expression serait limité», écrivait à l’époque Gascogne, un magistrat intervenant sur le blog de Maître Eolas, lui faisant part de son soutien.

Derrière leurs pseudonymes,  la juge «Marie» qui intervient depuis 2009 sur le blog de Maître Mô ou encore Gascogne ou Dadouche, deux magistrats qui bloguent chez Maître Eolas, semblent, eux, s’exprimer en toute liberté et sans contraintes.

Mais sur «Paroles de juges», les contributeurs se font plus rares tant et si bien que Michel Huyette signe aujourd’hui 90% des billets.

«Pour les magistrats, ce n’est pas devenu une pratique de s’exprimer: je reçois une quantité faramineuse de messages pour me féliciter, me dire que c’est bien que je le fasse à leur place!»

Finalement, la blogosphère juridique trouve donc peut-être son origine dans un double paradoxe.

Du côté du lectorat, un attrait sans précédent pour les questions de droit à l’heure où la défiance face à la justice atteint son paroxysme.

Du côté des blogueurs, le mélange d’un malaise palpable dans la façon dont magistrats et avocats se voient associés à l’institution judiciaire, alors même qu’ils tiennent à rendre compte, jour après jour, de l’action de la justice.

A la fois symptôme et remède, la libre parole de ces passeurs témoigne cependant d’une évolution sans précédent dans l’image de la justice, comme dans le  rapprochement entre la société et l’institution du droit.

Julie Brafman

Julie Brafman
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