Life

Plaidoyer pour la piquette

Jean-Yves Nau, mis à jour le 09.01.2012 à 7 h 08

Les litres à étoiles d’après-guerre vont-ils refaire surface? Petit bréviaire de survie dans l’enfer des vins «de table» et autres «grands ordinaires».

Dégustation de vin (a priori, pas de la piquette) près de Bordeaux. REUTERS/Regis Duvignau

Dégustation de vin (a priori, pas de la piquette) près de Bordeaux. REUTERS/Regis Duvignau

Survivre, c’est aussi parfois explorer des sous-continents ignorés. Comme les fonds des gondoles alcooliques des grandes surfaces marchandes; là où on ne retrouve que les vins qui tiennent le bas du pavé. Un début de quart-monde, le mépris total des néo-amateurs en quête de justesse, de biologie et de référencement socioculturel.

Entrer sur ces terres, c’est abandonner la notion d’appellation et celle de vigneron. Et ne parlons pas du millésime. On perd tous ses repères. Les marques qui trônent dissolvent tout. Jusqu’au verre de la bouteille qui peut devenir plastique et cartonnage alimentaire. Ici on parle dru, on parle cubi; certainement pas BIB (bag in box). Pour la capsule en étain et le bouchon en liège, prière d’aller voir ailleurs. 

Ah, le bon vieux temps du Gévéor

Côté réglementation, bien sûr, on flotte un peu. Ce sont des breuvages qui ne la ramènent guère. Ils sont au mieux dans le registre du franc-loyal-et-constant; au pire dans celui des ni-vices-ni-vertu. Autant de catégories qui ne mangent pas de pain.

Ici, l’obsessionnel des étiquettes ne trouvera guère de quoi alimenter sa maniaquerie. Au choix vins de table, vins de consommation courante, vins ordinaires et qui n’ont aucune envie d’en sortir. Ce sont des termes obsolètes qui nous parlent d’un temps où les hommes travaillaient et le vin les nourrissait au même titre que le pain. Ce qui ne prévenait nullement de l’assuétude à l’alcool, ce fléau.

Un temps où le vigneron était payé au degré-hecto et où les vins d’Algérie venaient au secours de ceux, pas fiers, de l’Hexagone. Qui n’a pas connu l’hybride 5455 d’Achille-Albert Siebel (1844-1936) et les bouteilles à étoiles peut-il saisir ce qu’a été, en France, le monde paysan, la classe ouvrière et la maladie alcoolique?

Humer ces fonds de gondoles, c’est retrouver un peu la mémoire de ce Gévéor qui a disparu «suite à l’évolution des goûts». Gévéor avait été sublimé comme tant et tant d’autres par Hervé Morvan. L'affaire tournait bien. On l’aimait fort, Gévéor; quand on ne l’adorait pas.

Ce vin au fort titre alcoolique et à la silhouette assez rustre visait juste les classes populaires, alors assez nombreuses. Succès absolu –au point de donner son nom à un parfum spécifiquement humain: l’«haleine de Gévéor». C’était aussi le temps de Kiravi et de Margnat. Une époque sans souci, celle du Mérite Veldor (du nom de la maison de commerce des vins Veldor), un trophée pour cyclistes amateurs sur le modèle du Challenge Pernod des coureurs professionnels.

RIP les vins de table

Aujourd’hui, c’est Bruxelles qui est à la manœuvre dans les fonds de nos gondoles. On ne le sait guère, mais en France les vins de table ne sont plus. Ils nous ont quittés peu après les toiles cirées, fruit d’une pénultième réforme des règlements communautaires.

Depuis deux ans, ils ont laissé la place aux vins étiquetés de France. Traduction en français: des vins qui n’ont pas, qui ne peuvent avoir, d’origine géographique. Seule tolérance bruxelloise: ils peuvent –grand maximum— être composés de deux cépages. Une déclinaison vitivinicole de l’accouchement sous X.

Il faut aller sur d’autres gondoles pour retrouver les vins avec certificat de baptême millésimé. D’une part ceux d’Appellation d’origine protégée (ou, mieux, contrôlée); de l’autre ceux dotés d’une Indication géographique protégée ou vin de pays. Les premiers ont droit au trousseau complet, droits du sol et du sang réunis. Les seconds vivent dans l’ombre des premiers.

Restent donc nos vins de table désormais vins de France. Dans les cercles gourmets, on n’en parle jamais. Et si l’on en parlait, on dirait à leur endroit qu’ils ont une réputation pour le moins controversée. Issus de cépages capables, si on les flatte, de donner de très gros rendements (carignan, grenache, cinsault, la syrah parfois) ils ne présentent que de rustiques fragrances. Ce sont le plus souvent des rouges gros et des blancs maigres. Ce sont surtout des productions de masses, indifférenciées et qui entendent coûte que coûte le rester. Des vins pour se taper des canons.

Dans le sous-sol des gondoles des quelques familles milliardaires de la grande distribution, cela donne des marques devenues archétypes commercialisées par des empires. Cramoisay, Champlure Lichette de la maison beaunoise Patriarche. C’est aussi Vieux Papes, depuis 75 ans en résonance avec la célèbre appellation aux treize cépages. Ah, Vieux Papes et son tac («Tradition, Authenticité, Convivialité») que Castel vient de faire basculer dans la catégorie, plus lointaine, des vins provenant de vins issus des différents pays de la communauté européenne.

Article du vendeur:

«Dès sa naissance, la marque Vieux Papes s’écrit en lettres gothiques: écriture du Moyen Age par excellence, symbole de puissance, de culture et de raffinement. Elle bénéficie dans un premier temps d’enluminures très travaillées puis elle se stylise et s’épure, devançant ainsi le cours du temps: Vieux Papes est aujourd’hui la marque de vin la plus connue des Français. Doté d’une longévité exceptionnelle, Vieux Papes vous offre depuis toujours un vin rond et léger qui sait accompagner vos repas quotidiens. C’est le savoir-faire de Vieux Papes sans cesse enrichi qui permet de vous offrir un vin de qualité depuis plus de 75 ans.

Sélection des cépages pour leurs richesses aromatiques, vendange à parfaite maturité, vinification patiente et mise en bouteille en France… Vieux Papes s’appuie sur son expérience pour s’ouvrir à l’Europe. France, Espagne ou Italie, pays berceaux de la viticulture méditerranéenne, fournissent dorénavant le meilleur de leurs cuvées à déguster dans votre bouteille de Vieux Papes. La qualité chère à Vieux Papes est certifiée par le sceau qu’il arbore.»

Avec Vieux Papes, Cramoisay, Lichette et Cuvée du Patron, on est au pratiquement au prix plancher, de l’ordre de 1,43 euro le litre, le niveau des eaux minérales pour nantis. On peut aussi descendre plus bas. A 1,20 euro. Avec Mon tonneau , un vin affiché d’Espagne (blanc, rouge et rosé) mis en bouteille (plastique, un litre) à Bonnières-sur-Seine.

2,64 euros la bouteille

Et puis, à cet étage, le véritable exceptionnel: la marque JP Chenet, le vin préféré des Français. Soit 2,64 euros la bouteille de 75 centilitres proposée en cabernet-syrah, colombard-sauvignon, merlot, colombard-chardonnay et cinsault-grenache. Des vins issus de vignes de Gascogne et du Languedoc. Plus d’un million d’hectolitres. 85 millions de cols dans 160 pays.

Une expérience à tenter: proposer en belle et bonne compagnie ce vin à l’aveugle et avec respect; si possible dans le cristal et en respectant le service exposé par Auguste Escoffier et développé dans son Aide-Mémoire culinaire de 1919 réédité il y a peu par Flammarion (environ 15 euros). Surprises (heureuses) garanties.  

On pourra aussi, en 2012, la crise, ses nuages, agir différemment. Continuer à rêver, certes; Pétrus, Yquem ou Romanée. Mais aussi enquêter avec la précieuse aide d’un caviste indépendant (qui, comme tous les cavistes, ne vous parlera jamais au grand jamais de JP Chenet). Enquêter autour de 5 euros le col. En étrenne: un Fronton (Grain de folie, château Plaisance. Marc Penavayre); un Costière de Nîmes rouge (Rhône Paradox, château Mas Neuf. Luc Baudet, vigneron); un vin de pays des côtes de Gascogne (vignobles Brumont -  gros-manseng et sauvignon). Respectivement 6,20; 5,90 et 5,60 euros. A suivre, grâce à la crise.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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