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Pourquoi l'armée pakistanaise ne s'en prend pas vraiment aux talibans?

Fred Kaplan, mis à jour le 06.05.2009 à 19 h 53

Elle est bien trop occupée à combattre l'Inde.

L'offensive militaire tardive déclenchée la semaine dernière par l'armée pakistanaise contre les insurgés talibans dans le district de Buner, à une centaine de kilomètres seulement de la capitale Islamabad, est plus que bienvenue. Si cette initiative signifie que le Pakistan prend désormais sa sécurité interne au sérieux et qu'il est déterminé à s'attaquer aux militants islamistes pour les écraser, il s'agit là d'un immense pas en avant - l'un des plus importants et des plus prometteurs des 62 dernières années dans le pays.

A bien y réfléchir, il faut dire qu'on n'a pas vraiment l'habitude de voir l'armée pakistanaise prendre ce genre d'initiatives importantes et prometteuses... Il est donc tout à fait naturel de douter du sérieux et de la détermination réels de ses officiers.

Comment expliquer ce scepticisme ? Ce n'est pas seulement que les militaires pakistanais manquent d'entraînement en matière de contre-insurrection et qu'ils sont trop copains avec les militants islamistes. Le problème, c'est surtout que ces réalités déconcertantes font partie des fondations de la politique pakistanaise - elles sont au cœur de la légitimité du corps des officiers, mais aussi de l'existence même du pays.

Depuis la partition de l'Inde en 1947, les dirigeants pakistanais ont joué la carte religieuse pour développer l'identité nationale et s'assurer la loyauté de la population. La plupart des Pakistanais étaient musulmans ; la plupart des Indiens étaient hindous: pour démontrer que les deux nations étaient aux antipodes l'une de l'autre, les discours se sont appuyés sur ce que  les deux religions ont traditionnellement de différent dans l'esprit des gens. L'extrémisme religieux a été encouragé dans l'intérêt du chauvinisme. Le violent différend territorial à propos du Cachemire n'a fait que stimuler cette ferveur. Celle-ci a aussi été encouragée par le fait que l'Inde, dans les premières années, n'acceptait pas vraiment la partition - ou plutôt le statut d'Etat-nation du Pakistan. Et ce qui a transformé ce psychodrame politique en menace tangible pour la sécurité, c'est la conscience de la supériorité absolue de l'Inde sur le Pakistan, tant sur le plan économique que sur le plan militaire.

En 1958, année du premier d'une longue liste de coups d'Etat, les chefs de l'armée pakistanaise se sont mis à jouer davantage encore la carte de la religion et à s'allier à d'importants clercs musulmans, puis à des djihadistes de la région, pour renforcer leur pouvoir politique et justifier leurs actions. Comme pour les premiers politiciens pakistanais, cette alliance a d'abord été purement opportuniste. Mais avec le temps, alors que la propagande nationaliste s'est de plus en plus confondue avec la propagande religieuse, une nouvelle génération d'officiers réellement croyants a fait son apparition dans les rangs de l'armée.

Les plus laïcs des officiers ont cessé de mettre l'accent sur la laïcité, pensant qu'ils pouvaient mobiliser les fondamentalistes quand ils en avaient besoin puis les démobiliser à leur guise, comme si c'était aussi simple que d'allumer et d'éteindre la lumière. Les fanatiques ne peuvent toutefois pas être si facilement contrôlés : c'est devenu évident au tournant du siècle.

La politique pakistanaise contemporaine continue d'être marquée et même dominée par cette relation fusionnelle « entre la mosquée et l'armée » - c'est le titre d'un livre très instructif de Husain Haqqani, un intellectuel et ancien journaliste désormais ambassadeur du Pakistan aux Etats-Unis.

Voilà qui explique pourquoi l'armée pakistanaise et les services de renseignement se sont si peu attaqués aux talibans - ce serait remettre en question leur engagement envers l'Islam. (Ils s'en sont néanmoins parfois pris à al Qaïda, qui peut être considérée comme une menace étrangère.) Voilà qui explique aussi pourquoi ils ont refusé de déployer un grand nombre de soldats à la frontière nord-ouest du pays, celle avec l'Afghanistan - il faudrait retirer des soldats de la frontière sud-est, celle avec l'Inde. Et voilà qui explique pourquoi ils ne se sont jamais préparés à lutter contre d'éventuels insurrections - ce serait détourner l'attention des menaces extérieures.

Les preuves sont accablantes. Depuis le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont dépensé à peu près 10 milliards de dollars pour aider le Pakistan. Une aide principalement militaire, les Etats-Unis supposant qu'elle serait utilisée pour empêcher les insurgés talibans de passer du Pakistan à l'Afghanistan. Lors d'une récente audition devant le Comité des forces armées de la Chambre des représentants, David Kilcullen (auteur de La Guérilla accidentelle, expert en contre-insurrection et conseiller spécial en la matière de plusieurs responsables civils et militaires américains) énumère plus de 20 cas où l'armée ou le gouvernement pakistanais ont toléré ou ouvertement aidé les talibans et d'autres terroristes.

L'exemple le plus notoire remonte au mois de février : c'est  l'accord conclu par le gouvernement avec les islamistes de la Vallée de Swat. Il les a laissés instaurer la loi de la charia dans une enclave pour faire cesser les combats qui font rage depuis longtemps dans cette zone. Des responsables pakistanais se sont justifiés en expliquant que c'était une façon de neutraliser les talibans. Mais chez les citoyens, beaucoup ont été scandalisés par cette décision qu'ils ont considérée comme une capitulation, le signe d'une fissure de l'autorité du gouvernement central.

Et puis la semaine dernière, les talibans ont accentué leurs activités à Buner, une ville située juste au sud-est de Swat, un district plus proche encore d'Islamabad. L'armée a répliqué avec des roquettes tirées depuis des hélicoptères de combat, des bombes lâchées par des chasseurs à réaction et des parachutistes envoyés pour se battre sur le terrain. Les combats sont toujours acharnés.

Pourquoi cette vigilance soudaine ? Personne ne semble savoir exactement. (Un spécialiste au sein du gouvernement américain m'a dit que la situation était « trop opaque » - pas vraiment rassurant.)

« Trop, c'est trop », se sont peut-être finalement dit les généraux ou certaines factions parmi eux. C'est une chose de séduire les islamistes pour servir les intérêts de l'armée ; c'en est une autre de les laisser cerner le régime, voire le menacer.

Ou peut-être les généraux s'efforcent-ils d'en faire juste assez pour que les Américains continuent à envoyer de l'aide militaire. Pervez Musharraf a joué à ce jeu quand il était président : il lançait de temps à autre une offensive contre les talibans, mais c'était toujours beaucoup de bruit pour rien. Il pourrait s'agir ici de la même chose. Les dirigeants pakistanais veulent probablement aussi faire comprendre clairement aux talibans qu'il ne faut pas pousser le bouchon trop loin.

A cet égard, il faut souligner que les militaires n'ont pour l'instant rien fait pour déloger les talibans de la vallée de Swat. C'est peut-être prévu pour plus tard. Ou alors l'unique objectif de l'armée est peut-être de les expulser de Buner.

Aller plus loin pourrait aboutir à un bouleversement spectaculaire de la nature même du Pakistan - d'un Etat idéologique à un Etat opérationnel, comme l'écrit Husain Haqqani dans son livre. C'est peut-être inimaginable. Mais c'est peut-être le seul moyen d'instaurer une paix durable.

Fred Kaplan
Article traduit par Aurélie Blondel

Photo: char pakistanais dans le district de Buner  Reuters

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