Silence, on vote

François Hollande, mis à jour le 06.05.2009 à 9 h 17

Le Parlement européen n'est pas une chambre d'enregistrement comme dans les démocraties où le fait présidentiel a tout emporté.

Le 7 juin, combien sont nos concitoyens qui savent que se tient ce jour-là un scrutin important pour leur vie quotidienne? Il concernera tous les Européens, c'est-à-dire plus de 400 millions de personnes dans 27 pays. Il désignera les députés qui siégeront dans un Parlement qui est la seule institution européenne élue au suffrage universel direct.

Ce Parlement n'est pas une chambre d'enregistrement comme on en connaît dans des démocraties où le fait présidentiel a tout emporté. Ce Parlement n'est pas un ensemble vide, privé des attributs essentiels de la fonction législative. Car à Strasbourg ou à Bruxelles les députés votent des lois qui s'appliquent immédiatement et contrôlent l'exécutif européen comme bien peu de gouvernements nationaux ne le sont par l'assemblée dont ils procèdent.

Ce Parlement dispose de compétences qui répondent aux préoccupations les plus souvent exprimées par les citoyens dans les enquêtes d'opinion: la lutte contre l'effet de serre, les OGM, la sécurité maritime, la protection du consommateur... Et la crise économique et financière que nous vivons, loin d'éloigner ce parlement européen des sujets majeurs, l'en rapproche, car c'est lui qui décide en Europe de l'accès au crédit, des règles de prudence imposées aux banques, de la place des services publics, des droits des travailleurs, de leur temps de travail... Et je n'oublie pas, dans la mondialisation en cours, l'avenir de notre alimentation, la diversité culturelle, la politique de l'immigration... Rien de moins.

De tels enjeux devraient nous valoir des débats passionnés partout en Europe. Des controverses idéologiques de grande envergure, des confrontations politiques directes. Des clivages clairs et partisans. D'autant que de la majorité du Parlement européen dépendront théoriquement la couleur de la Commission européenne et le choix de son président.

Au lieu de cette émulation démocratique, que voit-on? A quoi assiste-t-on depuis tant d'années? D'abord des chefs d'Etat et de gouvernement qui s'arrangent entre eux pour garder un pouvoir qu'ils n'exercent d'ailleurs que trop peu, au nom d'une conception intergouvernementale de l'Europe qui n'est pas celle de ses fondateurs. Les exécutifs européens n'ont aucune envie de laisser émerger un pouvoir parlementaire qui viendrait leur faire concurrence, y compris dans la désignation du futur président de la Commission européenne.

Ensuite des opinions publiques désespérées de leurs institutions communautaires. Elles avaient attendu une protection, elles n'ont le plus souvent reçu que des contraintes. Alors plutôt que de peser par leur vote, ces opinions se détournent d'autant plus facilement que bien des gouvernants dans la plupart des pays ont préféré cacher leurs responsabilités derrière le masque d'une Europe anonyme et froide et que trop de démagogues ont joué aisément le rôle de procureurs, accablant Bruxelles, ses technocrates, son usine à directives et son entreprise sournoise d'abaissement des Etats nations !

Avouons que l'Europe ou plutôt que ceux qui agissent en son nom y ont mis du sien: les zélateurs du marché intérieur, les apologues de la concurrence, les thuriféraires de la libéralisation, les contempteurs de la régulation ont eu la lourde responsabilité de transformer un idéal en un simple marché. Mais ils n'ont pu le faire qu'avec la complicité des Etats, le bon vouloir des gouvernements et l'autorisation du Parlement européen lui-même.

L'abstention qui se profile à un niveau historique le 7 juin ne sera pas une sanction de ce système mais un «blanc seing» pour le poursuivre. D'où la conjugaison de tant d'intérêts nationaux et privés qui s'est mise en place pour que rien ne change et pour que l'indifférence civique laisse quartier libre à l'influence des lobbys de toutes sortes.

Alors on s'habitue cyniquement à ce que tous les cinq ans il y ait de moins en moins d'Européens qui s'expriment à l'occasion du seul scrutin qui engage solidairement leur continent.

Et que dire du débat en France? Nicolas Sarkozy lance la campagne de son parti dont il a lui-même décidé de la composition des listes, encore inachevée à cette heure. On pourrait y voir là un engagement utile pour l'Europe. Mais on découvre qu'après avoir célébré sa personne - c'est un état naturel chez lui -, récompensé ses amis et châtié ses ministres par une place aux européennes, il agite une nouvelle fois le thème de l'entrée de la Turquie dans l'Union pour capter la peur de son électorat et faire de l'élargissement de l'Europe une menace que lui seul pourrait conjurer. Comme élément de confiance dans la construction européenne, il y a sûrement mieux à faire que d'utiliser un «truc» qui a déjà servi au moment du débat sur le Traité constitutionnel européen !

Quant aux oppositions qui, comme partout, voudraient faire de ce vote du 7 juin une sanction, elles sont tentées d'évacuer l'objet même de la confrontation: les souverainistes parce que cette délégitimation du Parlement européen leur va bien, l'extrême gauche parce qu'elle concourt aux élections pour se compter et non pas pour compter, et même le centre qui, ne sachant plus où il est en France, a déserté le champ européen pour occuper l'espace médiatique le temps d'une répétition de l'élection présidentielle, mais si je puis dire avec des balles à blanc!

Reconnaissons que seuls les socialistes, mais aussi les écologistes, ont fait l'effort, à l'échelle de l'Europe, de présenter une plate-forme commune et de mener avec leurs homologues des 27 pays membres de l'Union une campagne véritablement européenne. On peut contester ou approuver les idées du PSE (Parti socialiste européen): la régulation financière, un gouvernement économique, une relance concertée, un SMIC européen (différencié selon le niveau de prospérité de chaque pays), une clause de sauvegarde sociale, une directive sur les services publics, la croissance verte... Mais convenons que ce programme répond à l'enjeu même de la consultation du 7 juin.

On a finalement l'Europe que l'on mérite. Mais aujourd'hui c'est davantage son absence que ses excès qui nous entravent pour organiser une sortie en bon ordre de la crise.

L'Europe est la plus belle aventure humaine de ces soixante dernières années:  la paix, la démocratie, les droits de l'homme, la protection sociale, qui dit mieux à l'échelle du monde? Ce processus s'est peu à peu enrayé faute d'un grand projet au-delà de l'élargissement. La crise financière est d'abord un échec de la démocratie, c'est-à-dire de la surveillance des peuples sur le commerce de l'argent. La sortie de la crise sera politique ou ne sera pas, et l'Europe sera démocratique ou ne sera plus. Rien n'est pire que les élections sans électeurs.

François Hollande

Photo: Vue panoramique du Parlement européen de Strasbourg Vincent Kessler / Reuters

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