France

Youssouf Fofana n'est pas un barbare

Quentin Girard, mis à jour le 06.05.2009 à 15 h 35

Il ne menace pas la civilisation mais illustre la banalité du mal.

Youssouf Fofana et sa bande ont torturé pendant plusieurs jours Ilan Halimi avant de le tuer... pour de l'argent, pour le plaisir et très certainement par antisémitisme. Leur procès s’est ouvert. Alexandre Lévy le relate régulièrement pour Slate.fr. Mais face à une telle dose de haine, de bestialité, de préjugés et d'ignorance, il est difficile de trouver des explications. Alors le terme de barbare revient souvent. La bande de Youssouf Fofana s'est qualifiée elle même de gang des barbares, et s'en est glorifiée, une appellation d’origine non contrôlée reprise par les médias. Pourtant, ces individus n’ont vraiment rien de barbares.

Certes, au sens premier et antique, ils le sont. Barbare vient du grec, de l’adjectif barbarôphônôn utilisé pour la première fois par Homère dans l’Iliade. Il désigne ceux qui font des bruits étranges avec leurs bouches, ceux qui font br-br et donc ne parlent pas grec, terme méprisant pour désigner l’autre, celui qui n’a pas le droit au statut d’homoï, d’égaux. Sauf surprise, il est probable qu’aucun d’entre eux ne parle le grec ancien, ce sont donc des barbares au sens premier. Comme moi et sans doute comme la plupart d’entre vous, lecteurs.

Mais, déjà chez les Grecs, le sens a évolué. Le chercheur Rogel Pol-Droit dans Généalogie des barbares explique ainsi que «quand un Athénien pense aux barbares, les images qu’il a d’abord en tête sont celles d’une grande armée, d’un empereur aux palais immenses et fastueux, d’une vie faite de luxe, de plaisirs et raffinements ignorés (…) Les Romains auront en tête d’autres images: des hordes et tribus autonomes, hirsutes, vêtus de cuirs et de fourrures, menant une vie rude, rudimentaire». De Sardanapale à Attila, le barbare est le réceptacle de nos fantasmes. Il est celui que nous ne voyons pas. Il est l’autre, dans toute sa démesure, mais aussi dans toute sa splendeur.  Ce sont les barbares qui viennent de l’Est, du Nord, de l’autre côté de la muraille et qui, un jour, viendront ravager nos terres. Ils surgiront au moment de notre décadence pour nous achever. Une symbolique dont les écrivains contemporains se sont allégrement emparés.

Dans le Rivage des Syrtes, Julien Gracq pose durant tout le roman cette question du barbare qui nous détruit sans que nous le voyions. Orsenna, puissant empire en déshérence, se sent menacé par une force au-delà des mers, le Farghestan. Aldo, le héros, établit des théories multiples et rêve pendant des heures de cet ailleurs où les pires vices sont la norme. Jeune noble, il a été envoyé dans une forteresse au bout de l’empire, au plus près de l’autre. La question est toujours la même. Jusqu’à quel point cet autre que nous ne connaissons pas va influencer notre comportement? Le Farghestan oblige l’empire d’Orsenna, bel endormi, à se réveiller un peu, à préparer la guerre.

Les barbares, chez le sud-africain J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature, ont sensiblement la même fonction que dans le Rivage des Syrtes, en pire. Dans son roman «En attendant les barbares», dans un désert sans nom, une cité paisible vit tranquillement. Jusqu’au jour où le gouvernement, lointain et dictateur, annonce que les barbares, derrière le désert, risquent d’envahir le pays et de tout détruire.  Il y a des rumeurs qui disent que des villages ont été ravagés, que des familles sont en fuite.  Ailleurs… On ne sait pas vraiment où…  Les barbares permettent surtout à la capitale de reprendre en main les provinces lointaines et d’instaurer un régime de terreur. Ne vous en faîtes pas, c’est pour votre bien.

Dans ces deux exemples, l’autre est barbare dans la manière où il remet en cause nos modèles de société et où il permet à celui qui détient le pouvoir légitime, l’empereur, le gouvernement, les soldats, d’en abuser. Sans nier la réalité du terrorisme, pendant les années 2000, Oussama Ben Laden et al Qaida ont été des barbares parfaits pour l’administration Bush. Objets de tous les fantasmes, dangereux et invisibles, ils ont permis d’unir le pays contre un ennemi commun, de justifier la torture et de réduire les libertés individuelles avec le patriot act (loi patriotique) notamment.

Youssouf Fofana, malgré ses envies de passer pour un martyr et ses déclarations péremptoires pendant le procès, ne peut obtenir ce qualificatif envié. Il ne l’a approché que l’espace de quelques jours.  Quand, son crime révélé, il était en fuite, son visage inconnu. Nul ne savait ce qu'il représentait, combien de personnes étaient derrière lui. Et la jeune fille, l’appât, attisait cette tension et le mystère. Comment une jeune femme, une blonde, pouvait avoir  travaillé pour lui ? Audrey Lorleach était un peu la Vanessa du Rivage des Syrtes, fille d’un noble d’Orsenna, belle, intelligente, attirant Aldo, fou d’amour, dans les griffes du Farghestan.

A ce moment là, dans les réactions des politiques, dans les peurs et les fantasmes qu'il provoquait, Youssouf Fofana était un barbare. Mais après avoir été arrêté, il est redevenu ordinaire, désespérément ordinaire, un bourreau banal. Il n’a modifié en rien notre société, ni en bien, ni en mal, ce qui est la fonction du barbare. Si, comme le rappelle Alexandre Lévy, la tentation du retour à la peine de mort existe à l'occasion de ce procès, ce n’est qu’une tentation, un épiphénomène. La vox populi veut simplement qu’il soit jugé, condamné à perpétuité et l’oublier.

Les politiques ne sont jamais tombés dans la facilité de l’utilisation de la «peur Fofana» pour transmettre tel ou tel message, pour instaurer telle ou telle mesure. Youssouf Fofana n'est qu'un antisémite, avide d’argent, sans repères moraux et qui mélange un fatras antisémiste, islamiste et tiers mondiste. Mais son hyperviolence n'a rien d'original, comme le souligne, hasard du calendrier, le procès en ce moment du meurtre des deux jeunes ingénieurs français à Londres.

Le barbare est celui qui détruit des civilisations et les empires, sans être là. Il apparaît juste à la fin pour cueillir le fruit mûr quand les habitants ont eux-mêmes abattu les murailles et ouvert en grand les portes de la cité.  Faire passer Youssouf Fofana pour un barbare serait une grossière erreur et lui donner une dimension qui ne lui correspond en rien. C'est un petit voyou haineux nourri des discours faciles et d'une vulgate antisémite de plus en plus courante et répandue. «C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal», écrivait Hannah Arendt. Youssou Fofana incarne le mal ordinaire. Il a juste su s’entourer d’une petite troupe d’acolytes tout aussi insignifiants que lui, prêts à boire ses paroles et à succomber, eux aussi, à la banalité du mal.

Quentin Girard

Photo: extradition de Fofana vers la France, le 4 mars 2006. Luc Gnago/ REUTERS

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