Monde

Maikel Nabil Sanad

Jacques Attali, mis à jour le 02.01.2012 à 9 h 53

Quand cet article paraîtra, il sera peut être mort. En prison. D’une grève de la faim. Pour avoir écrit sur son blog ce que tout le monde sait: malgré le départ de Moubarak, l’armée égyptienne continue de massacrer des manifestants pacifiques.

Sur la place Tahrir au Caire, le 1er janvier 2012 Amr Dalsh / Reuters

Sur la place Tahrir au Caire, le 1er janvier 2012 Amr Dalsh / Reuters

Maikel Nabil Sanad a 26 ans. Vétérinaire nouvellement diplômé, rien ne le prédestinait au statut de martyr. D’origine copte, objecteur de conscience, il se décrit sur son blog comme «libéral, laïc, féministe, entrepreneur, pro-occidental, pro-Israël, athée, matérialiste, réaliste, favorable à la mondialisation, antimilitariste et pacifiste».

Emprisonné en novembre 2010 pour avoir critiqué le régime Moubarak et l’armée, il devient à 23 ans l'une des figures du mouvement démocratique. Libéré après le renversement du Rais, le 28 janvier 2011, il est arrêté de nouveau dès la prise de pouvoir par le maréchal Muhammad Tantaoui, pour avoir «insulté» l'armée sur son blog (en fait pour avoir de nouveau dénoncé les violences  militaires contre les manifestants).

Jugé sans avocat par un tribunal militaire en mars 2011, condamné en août 2011 à trois ans de prison, il décide alors une grève de la faim, ne s’autorisant que le lait, les jus de fruits et les médicaments, pendant que l’armée continue ses violences impunies: elle tue 24 manifestants le 9 octobre et 12 autres le 17 décembre, sans compter des centaines de blessés et de torturés. Au total, 12.000 Egyptiens ont été mis en prison depuis la chute du régime de Moubarak.

Maikel fait appel de sa condamnation, sans interrompre sa grève de la faim. Le 20 décembre, il est rejugé par une cour martiale et condamné à 2 ans de prison: selon le jugement, ses écrits ne relèvent pas de «la liberté d'opinion et d'expression mais des délits d'insulte et de diffamation envers les forces armées».  La plupart des médias égyptiens et l’armée le présentent alors comme un «antinationaliste, athée, pro-israélien».

De plus en plus faible, il est transféré à la clinique de la prison El Marg, en isolement complet, dans une cellule sans lit; aucun médecin de son choix, aucun parent ne peuvent le voir, malgré toutes les protestations internationales.  

Au même moment, le gouvernement égyptien libère l'autre blogueur symbolique, qui lui aussi affronte l’armée,  Alaa Abdelfattah. Mais voilà: Alaa est musulman et le gouvernement égyptien semble espérer que le «sionisme» de Nabil empêchera les foules de se mobiliser pour lui.      

Maikel décide alors de rendre totale sa grève de la faim: il n’ingère plus que de l’eau. Ses reins se dégradent; désormais, la mort l’attend, même, sans doute, s’il était libéré dans les tous prochains jours.

Ce cas, si tragique, s’est déjà produit à des degrés très divers, en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Tunisie: des démocrates, des hommes et des femmes désireux de vivre libres, y laissent leurs vies tous les jours. Cette évolution ne concerne pas que l’islam, comme le montre la montée de l’extrémisme religieux en Israël, au Nigéria et dans bien d’autres pays.

Elle est révélatrice de ce qui menace le monde  en 2012: des révolutions improvisées laissent la place à des dictatures; des hommes et des femmes magnifiques sont sacrifiés pour avoir cru aux promesses de démocraties incapables d’imposer leurs valeurs; des technologies supposées libératrices restent impuissantes face à la force brute; des intégrismes se crispent face aux manifestations les plus permissives de la liberté individuelle.

Face à cette résurgence de l’obscurantisme religieux, longtemps masquée par le totalitarisme laïc, il faudra que les démocraties ouvrent les yeux; qu’elles défendent toutes les libertés de chacun, aussi longtemps qu’elles ne nuisent pas à celles des autres.

En auront-elles l’envie? S’en donneront-elles les moyens?  

Jacques Attali

Cet article est également publié par L'Express

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