Culture

L'art du client

Vincent Brocvielle

Alors que la France affirme sa position abolitionniste concernant la prostitution, nos députés prévoient de mettre en place «un travail de sensibilisation auprès des clients». Mâchons-leur le travail, tentons une approche en images.

Vermeer. De koppelaarster. 1656. 56 1/2 x 51 1/8 in. (143 x 130 cm.) Staatliche Kunstsammlungen Alte Meister (Gemäldegalerie Alte Meister), Dresden

Vermeer. De koppelaarster. 1656. 56 1/2 x 51 1/8 in. (143 x 130 cm.) Staatliche Kunstsammlungen Alte Meister (Gemäldegalerie Alte Meister), Dresden

Le recours à la prostitution est en passe de constituer un délit. Si la loi est adoptée, celui qui fera monter une experte en massage dans sa chambre d’hôtel sera verbalisé, celui qui accostera une professionnelle, promenade des Anglais, aussi. Le climat se durcit, le client est dans le viseur. Mais comment a-t-il été perçu jusqu’à aujourd’hui?

1. On pourrait remonter à l’Antiquité, contentons-nous de l’époque moderne. Durant l’âge d’or hollandais, les scènes de prostitution deviennent un genre à part entière. Les peintures traitant ce thème abondent. Le client y est montré souriant, il est celui qui pelote, qui s’enivre, qui monnaie, qui joue et qui risque à tout moment de se retrouver floué.

Avec le tricheur, la cartomancienne et l’entremetteuse, il fait partie de ces personnages illustrant les fables morales en vogue sous la Réforme. Ainsi, dans les Bordeeltjes (les petites scènes de bordel) qui apparaissent au XVIe siècle pour se populariser au siècle suivant, chez Vermeer par exemple : le client sort de l’ombre, littéralement.

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Vermeer. De koppelaarster. 1656. 56 1/2 x 51 1/8 in. (143 x 130 cm.) Staatliche Kunstsammlungen Alte Meister (Gemäldegalerie Alte Meister), Dresden

2. En France, les rapports de police indiquent une recrudescence de la prostitution tout au long du XVIIIe siècle. Les personnes impliquées sont avant tout les «filles du monde» comme on les appelle, les maquerelles et les «libertins débauchés» dont le plus connu est le marquis de Sade.

Après la Terreur, les affaires reprennent et les esprits se relâchent. Une gravure satyrique de Louis-Léopold Boilly (1761-1845) montre un Incroyable en train de se faire cirer les bottes, l’homme offre de l’argent à celle qu’il croit être une prostituée. La Merveilleuse forme une croix avec les doigts en signe de refus. L’œuvre est intitulée Point de convention.

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3. Le XIXe apparaît comme le siècle du bordel institutionnalisé. Le peintre Jean-Louis Forain (1852-1931) est le premier à s’attaquer sérieusement au sujet. Il représente ceux qui fréquentent les maisons closes des environs de la Madeleine et qui ne sont ni des artistes, ni de riches aristocrates, ni de pauvres conscrits, mais de bons pères de famille.

Un peu plus tard, Degas illustre la Maison Tellier; Van Gogh et Gauguin peignent le bordel à Arles; Toulouse-Lautrec réalise une série d’œuvres sur les prostituées de Montmartre, chacun oscille entre naturalisme et impressionnisme. Ces artistes ont en commun d’être des clients.

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Jean-Louis Forain. Le client et la maison close. Crayon, aquarelle et gouache. 24,7 x 32,8 cm. Dixon Gallery & Gardens. Memphis, Tennessee. © Collection of the Dixon Gallery & Gardens.

4. Les multiples réglementations sanitaires et les ligues féministes participent au déclin progressif des maisons closes au XXe siècle. C’est la fin d’un monde, celui des bordels, et la résurgence de la prostitution clandestine. Pendant les années 1930, on fantasme le Paris nocturne: Brassaï immortalise la maison Chez Suzy à grand renfort d’éclairages, de recadrages et de mises en scène. Il demande pour l’occasion à son assistant de jouer le client.

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Brassai. «Chez Suzy, 1932.» RMN

5. Révolution copernicienne. Avec la libération sexuelle à la fin des années 1960 et le boum de la performance artistique, de grandes artistes ont l’idée de solliciter directement le spectateur. Orlan vend ses baisers cinq francs l’unité, Sophie Calle se déshabille dans une fête foraine, Valie Export et Annie Sprinkle permettent l’exploration de leur intimité, en public. Le client n’est plus roi, mais l’objet d’expérimentations.

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Valie Export. Expanded Cinema. 1968 / Annie Sprinkle, Performance, v. 1980.

6. L’image du client disparaît pour se confondre avec celle du regardeur. Le spectateur surprend son reflet dans la vitre qui recouvre les photographies de Jean-Luc Moulène sur Les filles d’Amsterdam (2003). Il s’arrête interloqué devant les sculptures de Shirin Fakhim, Prostituées téhéranaises (2008).

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Prostituées de Téhéran, par Shirin Fakhim, à la Galerie Saatchi de Londres.

Réduit à l’état de voyeur dans un musée, d’acheteur potentiel dans une galerie, le client va disparaître. Il va se déplacer pour ne plus être vu. Clandestinement, il ira se cacher dans une zone reculée, dans un pays frontalier, derrière un écran.

Vincent Brocvielle

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