Monde

UVB76, la vie toujours mystérieuse d'une radio fantôme et soviétique

Marine Dumeurger, mis à jour le 27.02.2012 à 11 h 20

Cette radio à ondes courtes qui émet depuis la Russie déclenche les passions.

Une fresque à l'entrée de la base de Povarovo, ancienne ville militaire soviétique / Sergey Kozmin

Une fresque à l'entrée de la base de Povarovo, ancienne ville militaire soviétique / Sergey Kozmin

C'est un bourdonnement qui fait du bruit, de plus en plus de bruit. Pourtant personne ne sait vraiment ce qu’il est, ni même d’où il vient. Qu’est-ce que le buzzer? UVB 76, une radio à ondes courtes qui émet depuis la Russie. Un bourdonnement quasi continu depuis le début des années 1980 ou plus, entrecoupé de bips —environ vingt-cinq par minute– et parfois de messages, des suites de nombres, de noms, sans signification apparente. Rien, ni la Perestroika, ni la chute du communisme, les guerres d’Afghanistan n’a altéré ce signal à la régularité presque rassurante.

 En l’espace de quelques années, le Buzzer comme il a été surnommé est devenu un objet de fascination pour toute une communauté, de Moscou à San Francisco en passant par le Japon et l’Europe. Geeks, passionnés de technologies militaires, fans de radios de nombre, mordus d’histoire, de la guerre froide, artistes, obsessionnels du grand complot et paranos en tout genre…

Comment cette cyber-popularité a-t-elle bien pu se diffuser? Le moment décisif: l’été 2010. Soudainement, la radio devient silence. Le Buzzer cesse, reprend, s’agite, s’éteint, plusieurs fois de suite. Il diffuse des nouveaux messages, des extraits de musique, le lac des cygnes de Tchaïkovski. Suspens, panique et frénésie, ses auditeurs attendent la révélation ultime.

Le relais principal de ce succès s’appelle Andrus Aaslaid, ou Laid. Laid est Estonien, un informaticien de 37 ans, un amoureux de la diffusion radio comme il se décrit lui-même. En juin 2010, il décide de retransmettre UVB 76 sur Internet. «Quand Slashdot (un site d’actualité pour nerds) a raconté que la station était devenue silencieuse, j’ai trouvé le signal et décidé de créer un relais sur le web. Techniquement, c’était une expérience intéressante et plutôt sympa, de chercher un serveur approprié, je ne l’avais jamais fait.» Un jour, en août 2010, alors qu’UVB 76 est en pleine crise d’identité, ils sont plus de 40.000 à se connecter à sa page.

Andrus Aaslaid estime à 500.000 le nombre de curieux ayant déjà écouté la radio grâce à son site. La communauté de mordus s’élèverait, elle, à une trentaine d’actifs. Ils ont notamment monté un site Priyom.org. Consacré aux radios à ondes courtes, il recense les messages diffusés sur le Buzzer.

Sur son site, Andrus précise n’avoir aucun lien avec UVB 76 et ajoute: «Si ses responsables se sentent violés par cette transmission, ils peuvent me contacter afin d’arranger cela.» Car le mystère reste entier. A qui peuvent bien s’adresser les messages et ce mystérieux bourdonnement? Est-ce un outil d’espionnage? Un moyen de communication pour l’armée soviétique ou russe? Des transmissions en relation avec les missiles balistiques intercontinentaux? Un instrument de recherche scientifique sur la ionosphère?

Est-ce pour les militaires russes?

Un bon nombre d’auditeurs penchent pour la version radio de nombres, censée servir lors d‘opérations secrètes aux agents. Aucun gouvernement n’a jamais reconnu de telles pratiques mais elles auraient été très utilisées pendant la guerre froide, notamment par l’URSS pour correspondre de l’est du pays jusqu’à l’Ouest.

Autre version plébiscitée, une diffusion réservée aux troupes militaires russes, comme le défend Rimantas Pleikys, ancien ministre lituanien des Télécommunications et auteur d’un livre sur le brouillage des radios soviétiques:

«A la différence des radios de nombre, le buzzer émet des messages courts. Ils sont destinés aux unités militaires dont les centres de recrutement des armées. Par exemple dans le message codé – MDZhB 74 124 KEIMICIN 90 29 45 76 - on trouve le nom du destinataire, MDZhB. Puis soit 124 KEIMICIN 90 29 45 76 est une information à transmettre aux quartiers généraux, soit cela correspond à une action prédéfinie.»

C’est l’avis de Weps, de Fort Knox dans le Kentucky, sur un des forums consacré au buzzer:

«Ça ne peut être qu’un outil de communication pour les forces russes, important, voire stratégique. Comment expliquer sinon qu’elle diffuse depuis si longtemps des codes phonétiques, du morse, des séquences verbales?»

C’est également l’avis de Jan Michalski, un Polonais qui a travaillé sur le sujet. Pour lui UVB 76 serait un instrument de communication de l’état-major de l’armée. Elle permettrait de transmettre des ordres aux unités militaires de tout le pays.

Aujourd’hui, la radio est retombée dans une relative léthargie. Mais les événements de l’été 2010 ont excité les imaginations. Une voix masculine. Et une série de noms nouveaux est alors apparue sur le canal. «Michael, Dimitri, Zhenia, Boris.» UVB 76 est rebaptisée MDZhB. Pour beaucoup d’internautes, cette date correspondrait à son déménagement. La radio aurait quitté Povarovo, une ancienne ville militaire dans la banlieue de Moscou —il y reste des ruines et une mystérieuse antenne abandonnée— pour la région de Pskov, près de Saint-Petersbourg.

De quoi déclencher les théories les plus farfelues:

«Admettons que la radio appartenait bel et bien au gouvernement russe. Quand il a réalisé le nombre d’auditeurs, tous leurs échanges et toutes leurs théories, il a décidé de ne plus s’en servir. La musique, les codes en morse, c’est juste une tentative pour nous embrouiller.» (dixit Forræderen).

Sur un autre forum, Kingofthewaste se demande de son côté si la Russie ne serait pas en train de troller le monde entier avec sa fréquence mystère.

Radio de nombres, canular, expérience scientifique… Dans la nébuleuse UVB 76, une certitude demeure. Le Buzzer buzze, hypnotisant de plus en plus de disciples. Comme Ewe404 qui se désole de le voir un jour disparaître. «Le buzzer est si bizarre mais tellement cool.» Comme Chris, un Américain de Salt Lake City qui imagine son prochain album de musique expérimentaleThe Signal– autour du bourdonnement. Il explique, avec une fascination quasi mystique: «Tous ces gens qui l’écoutent sans savoir, avec pour seule attente se  demander si c’est un instrument militaire, d’espionnage ou pour les extraterrestres.»

Quant à Andrus, il surfe sur la vague et propose tasses et t-shirts siglés UVB 76. Pour l’instant, il n’en a vendu qu’une trentaine mais «qu’importe, je ne fais pas ça pour l’argent, juste parce que je trouve ça chouette d’avoir des fans d’UVB 76».

Marine Dumeurger

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