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La folie est-elle encore au pouvoir en Corée du Nord?

Fred Kaplan, mis à jour le 27.12.2011 à 15 h 55

Nous ne savons presque rien des intentions du nouveau dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un. De quoi donner froid dans le dos.

Le nouveau dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un. REUTERS/KCNA KCNA

Le nouveau dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un. REUTERS/KCNA KCNA

Le tyran-pygmée de Corée du Nord, Kim Jong-il, est décédé à l’âge de 69 ans. [Ses funérailles ont lieu ce mercredi, NdE.] Son fils, Kim Jong-un, 28 ans, lui a succédé sur le trône de Pyongyang. Selon diverses analyses parues dans la presse, le jeune homme serait un personnage hésitant et naïf ou au contraire un protagoniste habile et polyglotte, qui a déjà formé des alliances avec des généraux clés. Il pourrait adopter des réformes en faveur de l’économie de marché, mais peut-être aussi préserver le statu quo. Il tendra la main à l’Occident ou accentuera le conflit. Ou peut-être ni l’un ni l’autre.

Kim Jong-un est encore une inconnue dans le jeu géopolitique

Rendons-nous à l’évidence, nous ne savons pas grand-chose de Kim Jong-un! Et par «nous», je ne désigne pas seulement les experts. Il y a quelques années, lorsque Kim père avait apparemment subi un accident cérébral, et lorsque les rumeurs autour d’une crise de succession se sont multipliées, j’ai demandé à un responsable américain assez haut placé si les services de renseignement avaient une bonne idée des rouages politiques de la Corée du Nord. Il m’a tout bonnement répondu que non.

Après tout, ce n’est peut-être pas pour rien que ce pays était autre fois surnommé le «Royaume des ermites». Les analystes du renseignement examinent de près les articles et photos publiés par l’agence de presse officielle nord-coréenne; ils recueillent les témoignages des transfuges pour tenter de comprendre la place qu’occupe chaque responsable et s’ils sont plus ou moins importants. Mais rien n’y fait, on ignore tout ou presque des véritables idées de ces gens ou des politiques qu’ils prônent.

Il y a bien une chose que l’on sait. Le beau-frère de Jong-il, Jang Song-thaek, est une personnalité influente de l’armée nord-coréenne. Beaucoup soupçonnent que Jang jouera un rôle de régent auprès de son neveu – celui qui l’entraînera et s’assurera qu’il reste sur le droit chemin. En revanche, on ignore si Jang est un militaire extrémiste ou si c’est quelqu’un qui soutient les réformes économique.

Daniel Sneider, directeur associé du Centre de recherche Shorenstein sur l’Asie-Pacifique de l’Université de Stanford, assure que la politique du régime de Pyongyang s’apparente à celle de l’Union soviétique sous Staline, avec une différence de taille: il existe en Corée du Nord l’élément dynastique, dont le parti au pouvoir se sert pour revendiquer sa légitimité.

De Kim Il-Sung à Kim Jong-un

Kim Il Sung, le père de Kim Jong-il, fut le premier homme à diriger la Corée du Nord en 1945, après que la péninsule coréenne fut divisée en deux nations – au nord, la République populaire démocratique de Corée soutenue par les Soviétiques et, au sud, la République de Corée soutenue par les Etats-Unis. C’était un guérilléro, qui s’était battu contre le Japon pendant la Seconde guerre mondiale. Il avait ensuite érigé son combat en mythe, celui d’un «Grand leader» (le surnom reste encore aujourd’hui pour parler de lui) dont les exploits ont assuré l’indépendance de la Corée. Dès lors, le Parti des travailleurs de Corée du Nord, la famille Kim et une idéologie nationaliste inventée par Kim Il Sung perdurent en tant que composantes indissociables d’un seul et même «paquet» politique.

Ce paquet a garanti l’accession de Kim Jong-il au trône à la mort de Kim Il Sung, en 1994. Et il offrira au minimum une grande latitude politique à Kim Jong-un.

Il existe cependant une différence entre les deux successeurs. Kim Jong-il avait 52 ans quand il a succédé à son père. On l’avait préparé à la fonction suprême, et cela faisait 25 ans qu’il occupait des postes clés au sein du parti au pouvoir et du régime nord-coréen. Tandis que Kim Jong-un était un parfait inconnu jusqu’à janvier 2009, l’époque où son père l’a soudainement désigné comme son héritier. (Kim Jong-il avait pourtant deux fils plus âgés que Jong-un, mais il les avait jugés inadaptés au poste; l’un avait même suscité un scandale en entrant sur le territoire japonais avec un faux passeport pour y visiter Disneyland Tokyo.)

Au printemps suivant, Jong-un, en dépit de son inexpérience militaire, fut nommé à la Commission de défense nord-coréenne. Octobre 2010, il fut promu vice-président et élevé au rang de général quatre étoiles.

Quand Kim Jong-il fut installé à la tête du pays, il s’inscrivit dans la continuité politique de son père et afficha une sagacité similaire dans sa manière d’appréhender le pouvoir. Kim Il Sung considérait la Corée du Nord comme un «Etat de guérilla» qui agirait (comme l’explique Scott Snyder dans Negotiating on the Edge, un brillant ouvrage sur le style diplomatique des Kim) comme «un guérilléro qui n’a rien à perdre et pourtant fait face à la perspective de tout perdre». Kim Il Sung voyait aussi la Corée du Nord – à juste titre – comme «une petite crevette entourée de baleines» et, dans cette optique, il maximisait sa marge de manœuvre en dressant les baleines (en d’autres termes, les gros pays, souvent hostiles, qui l’entouraient) les unes contre les autres. L’une des façons de le faire était d’instaurer un climat constant de «drame et de catastrophe». Ce qui lui permettait du même coup de rationaliser ses politiques nationales répressives.

Kim Jong-il, fin stratège

Avec des cartes faibles en main, Kim Jong-il a fait preuve d’autant d’habileté stratégique que son père, brandissant des menaces de guerre, de construction et d’utilisation d’armes nucléaires, de terreur en tout genre. Il faisait ainsi chanter ses interlocuteurs pour soutirer une aide économique dont il avait cruellement besoin – sous forme de nourriture, de centrales électriques et même de devise forte (à travers divers programmes bancaires qui ont échappé à tout examen pendant de nombreuses années).

Les Kim se sont montrés particulièrement agiles face à leur grand voisin (actuellement leur meilleur allié), la Chine. Ces dernières années, les présidents américains Clinton, Bush et Obama ont voulu convaincre Pékin de se joindre aux Etats-Unis pour faire pression sur Pyongyang (par des sanctions et d'autres moyens) et obtenir l’abandon de son programme d’armement nucléaire. Il faut savoir que la quasi-totalité du commerce nord-coréen passe par la Chine. S’il est des responsables qui ont une quelconque influence sur la Corée du Nord là-dessus, c’est bien la classe gouvernante de Pékin.

Mais, dans une certaine mesure, les Chinois sont rétifs. Il est vrai que voir la Corée du Nord se constituer un important arsenal nucléaire ne serait pas de bon augure pour Pékin. Mais en même temps, la Chine n’a aucun intérêt à ce que le régime de Pyongyang s’effondre, car la frontière chinoise ne tarderait pas à être envahie de millions de Nord-Coréens en fuite. Ce serait là une crise humanitaire que Pékin n’a ni la volonté, ni la capacité de gérer.

Les Chinois ne gagneraient pas tellement non plus à apaiser les tensions qui règnent dans la région. Tant que Pyongyang sera perçu comme une menace, les Etats-Unis maintiendront une partie de leur armée dans le nord-est de l’Asie pour protéger la Corée du Sud et le Japon. C’est autant d’effectifs en moins plus au sud, pour protéger Taiwan et la mer de Chine méridionale de l’équilibre des forces favorable à Pékin.

L’Amérique doit-elle craindre les bombes nord-coréennes?

Sur le plan du contrôle des armes nucléaires, on ne sait pas très bien ce qu’implique la mort de Kim Jong-il. Au début du mois, des rumeurs suggéraient une négociation au terme de laquelle les Etats-Unis enverraient 250.000 tonnes de céréales aux Nord-Coréens en échange de l’interruption de leur programme d’enrichissement d’uranium. Il était prévu que l’émissaire américain pour la Corée du Nord, Glyn Davies, retourne à Pékin la semaine du 26 décembre pour mener des discussions sur une possible reprise des moribonds pourparlers à six sur les armes nucléaires nord-coréennes.

Qu’en adviendra-t-il? Le nouveau leader nord-coréen sera-t-il en mesure d’agir en conséquence de ces discussions dans un avenir proche?

Peu après l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-il, l’administration Clinton et lui négocièrent l’Accord-cadre, qui prévoyait l’abandon du programme nord-coréen de production de plutonium et l’ouverture de ses usines de retraitement aux inspecteurs occidentaux. Mais c’est Kim Il Sung qui avait au départ accepté de mener ces pourparlers. Les divers ministères y étaient favorables, de sorte que Jong-il n’a fait que poursuivre la marche.

Dans les dernières semaines de sa présidence, Clinton dépêcha sa secrétaire d’Etat, Madeleine Albright, à Pyongyang pour discuter de l’interdiction des missiles. Il y eut douze heures de tractations avec, d’un côté de la table, Madeleine Albright et son équipe, et de l’autre Kim Jong-il et les siens. Certains conseillers de Madeleine Albright – dont Wendy Sherman et Robert Einhorn, qui travaillent aujourd’hui aux côtés d’Hillary Clinton – ont fait savoir ultérieurement que Kim Jong-il semblait vif et compétent. Il était très au fait de ses dossiers et prenait ses décisions sans jamais consulter son entourage.

Peu après la prise de fonction de George W. Bush à la Maison Blanche, son secrétaire d’Etat, Colin Powell, indiqua lors d’une conférence de presse qu’il reprendrait les discussions à propos des missiles une fois que Clinton se serait retiré. Bush s’y opposa ouvertement, si bien que Powell dut faire machine arrière.

Ce que voulaient George W. Bush et Dick Cheney, c’était vaincre le mal, pas conclure de marché avec lui. L’administration Bush a non seulement mis un terme à ces pourparlers, elle a de surcroît annulé l’Accord-cadre. Les Nord-Coréens se sont alors remis à produire du plutonium. De temps à autre, ils transmettaient par des intermédiaires un message selon lequel ils étaient disposés à conclure un accord. Mais Bush fit de nouveau la sourde oreille.

Enfin, en octobre 2006, Pyongyang fit exploser une bombe nucléaire. Ce qui poussa tout à coup Bush à s’intéresser aux pourparlers, mais trop tard. Un accord fut finalement signé, mais il comportait une série de failles et n’eut aucun effet.

Le dilemme d’Obama

Après son investiture, Barack Obama était au départ prêt à reprendre de sérieux pourparlers avec les Nord-Coréens. Mais Kim Jong-il se montrait maintenant réticent. Il devint vite évident que tenter de discuter avec les Nord-Coréens ne servait à rien et que la meilleure attitude était d’ignorer leur singeries. Tout simplement, d'arrêter de jouer leur jeu.

Mais il se trouve que les Nord-Coréens détiennent des bombes nucléaires. Peut-être pas moins d’une douzaine (même s’ils n’en ont essayé que deux contenant de faibles charges explosives). Ils tentent de mettre au point des missiles (bien que trois de leurs tests sur des missiles de longue portée aient échoué). On ne peut pas ignorer trop longtemps un pays instable, qui dispose de ce genre d’armes. On ne peut pas non plus prendre la décision radicale de le bombarder. Comme les chefs d’état-major l’ont clairement expliqué à Bush lorsqu’ils caressaient cette idée, nous ne savons pas où se trouvent toutes leurs installations et ils possèdent quelques milliers de fusées d’artillerie près de la frontière sud-coréenne, qu’ils pourraient tirer sur Séoul en guise de représailles – ce qui tuerait au moins un million de civils.

Ainsi, à un moment ou un autre, le jeu reprendra. Les enjeux et les tactiques demeurent inconnus et la suite des événements dépendra, dans une large mesure, d’un héritier qui n’a pas encore 30 ans et dont nous savons bien peu de la personnalité, du style, du tempérament, de l’intelligence, etc. Ce qui n’est pas sans alimenter les angoisses.

Si le nouveau leader de la Corée du Nord est astucieux, il exploitera cette opacité. A certains moments décisifs, il jouera les imbéciles. Ce qui posera deux questions supplémentaires: cette folie est-elle stratégique ou est-elle réelle? Et laquelle des deux possibilités est la plus dangereuse?

Fred Kaplan

Traduit par Micha Cziffra

Fred Kaplan
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