Monde

L’homme est un loup pour le cochon

Jean-Yves Nau, mis à jour le 05.05.2009 à 16 h 34

Au Canada l’homme a contaminé le cochon. L’affaire inquiète les responsables sanitaires de la planète.

On le croyait définitivement innocent, à tel point qu'il ne faudrait plus -  jamais - qualifier cette grippe de «porcine».

Or voici soudain les gorets et leurs parents transformés en victimes potentielles. Le porc redevient l'objet de toutes les inquiétudes. Comme dans toutes les tragédies, on retrouve la trinité unitaire du temps, du lieu et de l'action. Celle-ci commence le 2 mai avec l'annonce spectaculaire des services vétérinaires canadiens: un porc élevé dans une ferme de l'Alberta vient d'être infecté par le virus A(H1N1); il est le premier porcin au monde se trouver dans un tel embarras. Les enquêteurs ne mettent guère de temps à retrouver le coupable, un ouvrier charpentier depuis peu présent dans la ferme et lui même infecté lors d'un séjour à Mexico.

Plus grave: plusieurs porcs présentent des symptômes évocateurs d'une infection grippale qui se révèlera bientôt être également due au virus A(H1N1). Alerte rouge! les autorités canadiennes décident alors de placer la ferme en quarantaine. En ce mardi 5 mai, il semble que les animaux ont tous retrouvé les symptômes d'une parfaite santé; soit, pour reprendre l'éternelle définition du chirurgien français René Leriche: «la vie dans le silence des organes ». Pour autant, l'élevage de l'Alberta est toujours en quarantaine.

Rien de bien dramatique dira-t-on. Ce serait trop simple. Ce serait surtout compter sans la réglementation sanitaire internationale de l'Organisation mondiale de la santé animale (OIE) : le Canada est devenu officiellement un pays au sein duquel une nouvelle maladie animale vient d'émerger. Dans un tel cadre, de multiples investigations scientifiques doivent être menées avant d'en tirer les conclusions qui s'imposent. Nous devrions en savoir plus dans quelques jours. Dans l'attente, l'OIE rappelle que toutes les précautions doivent être prises «pour protéger les animaux de possibles infections virales d'origine humaine». De telles contaminations pourraient en effet, à terme, avoir pour conséquence de participer à la diffusion du nouveau virus et à sa mutation. «A dire le vrai, l'hypothèse du porc creuset vivant d'où apparaissent les nouveaux virus grippaux hautement pathogènes pour l'homme commence à avoir pas mal de plomb dans les ailes», m'a confié un vétérinaire européen tenu au devoir de réserve.

Des recherches en cours indiqueront bientôt si le virus A(H1N1)  circulant chez l'homme est capable d'infecter ou non, après le porc, certaines espèces animales comme le poulet ou le cheval. «ll n'est pas nécessaire de prendre des mesures particulières à l'égard du commerce international des porcs ou des produits issus des porcs s'il n'y a pas de foyers animaux confirmés dans les zones où sont détectés les cas de grippe humaine, ni de considérer qu'il y a un quelconque risque sanitaire pour les consommateurs de ces produits», a également rappelé l'OIE, dans une recommandation officielle mandée aux 174 «pays et territoires» membres de cette institution. La missive n'a semble-t-il pas encore atteint Moscou: la Russie, entre autres, a décidé de suspendre les importations de porc d'origine britannique, de plusieurs Etats des Etats-Unis, du Canada et d'Espagne. Et l'Union européenne de chercher à comprendre pourquoi Moscou n'est plus en contact avec l'OIE.

La missive n'a pas non plus atteint Pékin. La Chine (pourtant, comme la Russie, membre de l'OIE) soutient que son embargo sur le porc canadien de la province d'Alberta est pleinement justifié pour des raisons sanitaires. Et elle assure que cette décision a été prise dans le plein respect des règles de l'Organisation  mondiale du commerce (OMC). Les explications chinoises manquent de tout, sauf de sel. «Afin de protéger la santé de nos animaux et de la population, le gouvernement chinois n'avait pas d'autre choix que de prendre des mesures préventives temporaires et de protection, a  déclaré Ma Zhaoxu, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. Ces mesures de protection urgentes sont en accord avec les règlements de l'OMC sur les mesures strictes de quarantaine dans les situations d'urgence et le principe de vouloir minimiser l'impact sur le commerce.» L'embargo chinois vaut aussi pour les porcs des Etats-Unis et du Mexique.

Enfin, dans cette immense caisse de résonance sanitaire et médiatique, commerciale et diplomatique, il faut aussi compter avec la voix de l'Organisation ousienne pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) qui réclame désormais une étroite surveillance sanitaire planétaire des gorets, de leurs ascendants. Et peut-être bientôt de leurs descendants. Depuis les hauteurs de Rome, le Français Joseph Domenech, vétérinaire en chef de la FAO : «La transmission de l'homme à l'animal, qui vient de se produire au Canada, ne doit pas nous surprendre. Cela ne doit pas non plus susciter de panique mais doit nous rappeler le lien homme-animal dans la transmission du virus et nous inciter à rester vigilants.»

Hommes et porcs - porcs et hommes — où sommes-nous donc en cette aube du mois de mai 2009? Face au «Désert des Tartares»? Devant le «Rivage des Syrtes»? Peut-être plus simplement aux côtés de Mr Seguin qui, on s'en souvient, n'avait jamais eu de vrai grand  bonheur avec ses chèvres.

Jean-Yves Nau

Abattage de cochons au Caire, le 4 mai. REUTERS/Asmaa Waguih

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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