Économie / Politique

Patriotisme démagogique

Temps de lecture : 3 min

Rien ne prouve que les Français ont véritablement intérêt à freiner la concurrence, tout pousse même à penser le contraire.

Une fan de l'équipe de France de rugby en 2007. REUTERS/Charles Platiau
Une fan de l'équipe de France de rugby en 2007. REUTERS/Charles Platiau

Dans le catalogue des produits made in France, ce qui s'est fait de mieux cette semaine a été la démagogie.

Nos responsables politiques ont un savoir-faire unique au monde pour transformer les débats les plus sérieux en slogans de bistrot. Dans un grand mouvement d'ensemble, la très légitime inquiétude de la «désindustralisation» du pays a provoqué une série de visites médiatisées d'usines par les candidats à la présidence de la République. A la queue leu leu, ils ont déclamé le même refrain: «Acheter français!», «Non à la France sans usine!», «Vive le patriotisme économique!».

Cet unanimisme tricolore pour vanter les ateliers, les chaînes et les cheminées –à l'exception notable des écologistes pour qui tout ça est dégoûtant– est typique de la façon française de faire de la politique: légèreté, promesses en l'air et beaux rubans. Puisqu'il s'agit pour tous de s'inspirer du modèle allemand, tous devraient peut-être commencer par imiter le conséquent des réflexions outre-Rhin.

Mais non. Sur le fond, l'issue est vite connue car elle est toujours la même: la France a perdu son industrie parce qu'elle n'est plus la France, il faut rétablir au plus vite protectionnisme et étatisme.

Le Parti socialiste résume: il faut «réarmer la puissance publique». Laurent Wauquiez, jeune chef de file de l'UMP avance: «Il faut tourner la page du libre-échange.» Rien que ça! Le débat est si vite clos qu'on se demande en vérité si le but affiché –l'emploi ouvrier– n'est choisi que parce qu'il débouche sur un regain de pouvoir des politiques, qui est le vrai but recherché. Mais passons.

Affirmer que le libre-échange est mauvais pour la croissance et l'emploi mériterait pourtant un peu plus d'arguments. Laurent Wauquiez va vite: la mondialisation provoque des changements rapides dans les emplois et creuse les inégalités. Mais une très grande majorité des économistes continuent de penser que l'ouverture est bonne pour l'emploi total.

Vide conceptuel

Les changements des qualifications posent un grave problème d'adaptation, c'est vrai, mais la réponse vient de la formation et de la mobilité, pas du protectionnisme. Le prix Nobel Paul Krugman, dont la pensée influence les vues parisiennes, écrit: «Les partisans du libre-échange devraient répondre aux angoisses des perdants de la mondialisation» mais pour ajouter aussitôt: «Je ne soutiens pas le protectionnisme» (1).

Les slogans «Achetez français» reposent donc sur un vide conceptuel. Rien ne prouve que les Français ont véritablement intérêt à freiner la concurrence, tout pousse même à penser le contraire. En outre, la politique commerciale et douanière ne dépend plus de la France mais de l'Union européenne et nos partenaires continuent de croire en l'ouverture. Au vide conceptuel s'ajoute donc l'impossibilité pratique. Mais qu'à cela ne tienne! Nos dirigeants ont la parade: la faute de Bruxelles! Le tour démagogique est bouclé.

La désindustrialisation appelle pourtant un vrai débat et des réponses. Mais, d'une part, il faut l'élargir: l'agriculture française perd aussi des parts de marché à cause de l'immobilisme de Jacques Chirac et les services (finance, tourisme, santé...) méritent d'être autant considérés que la seule industrie. D'autre part, il faut l'étayer. Le mal français n'a pas de solution simple puisque, implicitement, la politique est antiproductive depuis vingt ans (2): le coût social, la recherche insuffisante (voire interdite à cause du principe de précaution), le financement (l'avenir est noir avec les ratios exigés des banques), la mauvaise collaboration entre grandes entreprises et petites et, in fine, ce qui est à la racine de toutes les faiblesses françaises, l'atrophie des marges des entreprises, hors CAC 40. A cette liste qui dépend de Paris s'ajoute celle de Bruxelles: harmonisation fiscale, Small Business Act, politique de la concurrence, bureaucratie de la recherche, etc.

Tout ça est aujourd'hui bien documenté.

Mais au-delà, le devoir des politiques serait de dire aux Français que la désindustrialisation ne cessera que par l'abandon du credo en le sauveur étatiste (Banque publique d'investissement ou Fonds stratégique). Par de la constance (le contraire s'observe dans le solaire ou la fiscalité). Par des changements de mentalité en faveur du risque et de la gratification du risque. Et, en résumé, par un grand basculement de la politique économique française de la consommation à l'investissement, de la demande à l'offre. Bref, que le pouvoir d'achat n'est plus la priorité. Chiche?

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

(1) « Trade and Inequality, Revisited », juin 2007, Voxeu.org Retourner à l'article

(2) Cahier n° 42, lasaire.net. Retourner à l'article

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