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La biométrie contre la corruption

Slate.com, mis à jour le 26.12.2011 à 14 h 13

Comment l’identification biométrique aide les pays en développement à lutter contre la fraude et à débusquer les emplois fictifs.

Empreintes digitales sur un écran d'ordinateur en Malaisie. Bazuki Muhammad / Reuters

Empreintes digitales sur un écran d'ordinateur en Malaisie. Bazuki Muhammad / Reuters

On peut dire que 2011 aura été l’année de la biométrie. Autrefois chasse gardée des enclaves de haute sécurité et des romans d’espionnage, l’identification par l’iris, les empreintes digitales et autres caractéristiques uniques propres à chaque personne s’est aujourd’hui imposée dans le monde entier —surtout en Inde, dont le programme de fichage de chaque citoyen a fait l’objet de rapports presque vertigineux sur le potentiel de démocratisation de la société de cette technologie.

Pour le New York Times, la base de données biométrique indienne «construit une vraie citoyenneté» pour la première fois. Wired souligne comment la biométrie pourra à terme conduire les laissés-pour-compte dans l’économie officielle. Le New Yorker détaille le caractère nécessaire de ces moyens d’identification pour donner aux pauvres un accès aux opportunités d’épargne officielles. 

Mais il existe un autre avantage majeur peu évoqué de l’identification biométrique et de l’adoption des paiements électroniques: la résolution du problème des emplois fictifs. Voilà des décennies que le monde en développement essaie de débusquer les policiers bidons, les faux enseignants et autres fonctionnaires fictifs introduits en douce dans les registres des effectifs par des employés gouvernementaux corrompus, notamment dans des zones isolées.

Ces «employés» qui n’existent pas portent les noms de nourrissons, de personnes décédées ou d’adultes qui ne sont simplement pas de vrais salariés.

Cette escroquerie, qui ne date pas d’hier, aspire chaque année des millions de dollars des coffres publics déjà mal en point dans des pays comme l’Inde, le Nigeria, le Zimbabwe et l’Afghanistan.
La responsabilité du gaspillage, de la fraude et des abus est souvent attribuée à un gouvernement trop centralisé.

Mais les arnaques aux emplois fictifs illustrent le problème inverse: elles fleurissent dans des zones caractérisées par la décentralisation—là où les paiements en liquide des salaires des fonctionnaires, des retraites et des prestations sociales sont particulièrement difficiles à surveiller.

L’échelle du problème a de quoi couper le souffle. Au Zimbabwe, une récente étude aurait découvert 75 273 employés fictifs sur 188 019 travailleurs de divers ministères. Éliminer ces employés fantômes permettrait de faire économiser plus de 200 millions de dollars aux contribuables chaque année. Cela représente des économies potentielles gigantesques dans un pays où pour chaque dollar de revenu du gouvernement, jusqu’à 80 cents vont aux salaires.

Utiliser l’identification biométrique au lieu des traditionnels documents papier permettrait d’éliminer les doubles inscriptions et de garantir que c’est le vrai destinataire qui reçoit l’argent, en général par la vérification des empreintes digitales aux points de paiement.

Ces techniques d’identification high-tech sont utilisées dans au moins 15 pays en développement depuis dix ans pour le versement de salaires ou les transferts d’argent. En juin, Alan Gelb et Caroline Decker du Center for Global Development ont estimé que les informations biométriques d’au moins 450 millions d’habitants de pays en développement avaient été enregistrées, et que ce chiffre allait tripler au cours des cinq prochaines années. Le Nigeria en offre un exemple parlant.

Cette année, comme cela a été annoncé en juillet, le gouvernement a utilisé l’identification biométrique—empreintes digitales, dans ce cas—pour éliminer rien moins que 43 000 employés fantômes des effectifs de l’État, ce qui représente une économie de plus de 75 millions de dollars. Un audit séparé de 337 000 policiers a révélé la bagatelle de 107 000 fantômes dont les salaires étaient régulièrement versés et volés.

Dans le passé, les employés fictifs étaient identifiés par des exercices comme des «défilés des salariés» lors desquels les employés se réunissaient pour être comptés et recevoir leurs salaires. Les opérations de nettoyage de cette nature permettaient d’éliminer les salariés qui n’existaient pas et ceux qui ne venaient pas travailler.

Cependant, après ces purges, il était toujours aussi facile pour les employés administratifs locaux de gonfler de nouveau les effectifs. Les paiements en liquide et les protocoles de recrutement difficiles à contrôler facilitaient la triche.

Les bases de données biométriques centralisées et les paiements électroniques modifient spectaculairement cette dynamique. Les nourrissons et les morts ne peuvent plus être inscrits (s’il pourrait être amusant de présenter un bébé pour l’inscription biométrique, ses empreintes digitales ne seraient pas à la bonne taille) et les «employés» qui ne travaillent pas se sentent repérables.

Un lecteur d’empreintes digitales à un point de versement des salaires suffit souvent à décourager les tire-au-flanc de tenter de se faire rémunérer, sans doute parce qu’ils ont peur de la trace électronique qui les compromettrait. Même dans les zones les plus isolées, où les paiements en liquide étaient autrefois l’unique possibilité, les versements des salaires des fonctionnaires peuvent être vérifiés centralement pour la première fois, grâce à des dispositifs informatisés, aux paiements avec notification par téléphone portable et aux DAB transportables munis de scanners d’empreintes digitales qui fonctionnent même dans les endroits dépourvus d’infrastructures de télécommunication.

Après les 14 années de guerre civile au Liberia, a récemment rapporté Jonathan Friedman, de Princeton, le passage réussi à l’identification biométrique pour verser les salaires des fonctionnaires a permis au gouvernement d’économiser 4 millions de dollars chaque année. Le Malawi économise 2 millions de dollars chaque mois, a-t-il annoncé en mai, depuis qu’il a arrêté de verser les salaires en liquide. En Afghanistan, l’USAID a annoncé espérer convertir 400 000 versements de salaires en mobile payments [paiements par téléphone portable] après qu’un programme pilote a découvert que 10% des rémunérations allaient à des policiers qui n’existaient pas.

Les paiements électroniques vont aussi sensiblement réduire les frais généraux des gouvernements. Le système d’identification biométrique indien, par exemple, enregistre 1 million de personnes par jour. En aidant à poser les fondations d’une plateforme électronique destinée à gérer les versements—comme les salaires et les impôts—le gouvernement est sur le point d’économiser environ 23 milliards de dollars par an, estime un rapport McKinsey de 2010.

Et les paiements contrôlés électroniquement peuvent permettre non seulement de débusquer les employés fictifs, mais aussi les retraités fantômes et autres faux allocataires des prestations sociales. En utilisant des moyens électroniques pour les versements des alocations, notamment, les gouvernements vont pouvoir fournir aux pauvres les plus vulnérables leurs premières vraies opportunités d’épargne officielle.

Naturellement, l’adoption des paiements électroniques ne va pas éliminer totalement la corruption dans les versements des salaires des fonctionnaires. Et l’identification biométrique porte aussi en elle ses propres inconvénients potentiels: l’une des inquiétudes est évidemment que des régimes totalitaires détournent la biométrie pour surveiller leurs citoyens.

En outre, dans certains endroits, les salaires sont délibérément bas pour prendre en compte les revenus supplémentaires générés par la corruption. Dans ces cas-là, il pourrait être également nécessaire d’augmenter simultanément les salaires au moment de l’enregistrement biométrique des effectifs.

L’association des nouveaux outils d’identification et des paiements électroniques a montré des premiers bénéfices remarquables, et il ne fait aucun doute que la branche développement de la communauté internationale a commencé à en appréhender le potentiel.

A l’orée de 2012, de nouveaux systèmes de paiements supplantent certains responsables locaux de qui il était autrefois impossible d’obtenir des comptes, ce qui prouve que c’est la disponibilité des outils, et non les tendances culturelles, qui décide de la réussite ou de l’échec des campagnes anti-corruption.

Jamie Holmes

Traduit par Bérengère Viennot

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