Culture

Wolverine est ridicule

Slate.com, mis à jour le 06.05.2009 à 11 h 51

Ou comment un mutant canadien et improbable a conquis la planète

Snikt ! Ce petit bruit ne vous impressionne pas ? C'est pourtant celui que font, depuis 35 ans, les griffes en adamantium de Wolverine [Serval en français] en sortant de ses poings. Si vous ne savez pas qui est Wolverine ni Serval, ni que l'adamantium est le métal le plus résistant dans l'univers Marvel, vous pouvez encore cliquer sur une autre page, ce qui vous évitera d'apprendre le moindre détail insignifiant de la vie d'un des plus célèbres héros de BD américain.

Les super-héros existent depuis la fin des années 1930. Les années 1940 furent leur Golden Age, avec Captain America, Superman, Batman et Wonder Woman. En lançant ses nouveaux personnages au début des années 1960 (Les Quatre Fantastiques, Spider-Man, Iron Man, les  X-Men et Hulk), Marvel Comics ouvre le Silver Age. Cette nouvelle génération remporte un succès immédiat auprès du public adolescent qui se reconnaît dans ces personnages plus complexes et réalistes que leurs prédécesseurs. Mais très vite arrivent les années 1970, une période marquée par le doute et l'incertitude face aux changements profonds que traverse la société américaine. Alors que tous les médias essaient de s'acclimater aux conséquences de ces bouleversements, qui vont de la défaite au Viêt Nam à la révolution sexuelle en passant par la lutte pour les droits civiques, Marvel voit ses ventes s'effondrer, notamment à cause d'une concurrence accrue dans le secteur. Incapables de redresser la barre, les rédacteurs en chef se succèdent à un rythme alarmant.

La renaissance de Marvel

La solution ? Encore de nouveaux personnages ! Entre 1972 et 1975, Marvel crée Shang-Chi, Maître du Kung Fu (copie conforme de Bruce Lee), Blade (un clone de la star du cinéma blaxploitation, Jim Brown), le Punisher (un antihéros qui tue les truands, comme l'inspecteur Harry), Howard the Duck, un personnage satirique, et Adam Warlock, une espèce de hippy intergalactique. Inutile de vous dire qu'ils sont tous tombés dans l'oubli le plus absolu. Mais à l'époque, c'est sur les X-Men que personne n'aurait parié. Pensez donc, un groupe de blancs-becs propres sur eux et timorés, créé en 1963 et qui était devenu si impopulaire en 1969 que Marvel ne faisait plus que des rééditions. Et puis, en 1975, les X-Men affrontent Krakoa («L'île qui marche comme un homme!»). Pour faire face, leurs rangs sont étoffés par un melting pot politiquement correct: Colossus, un costaud soviétique; Storm [Tornade], une déesse africaine; Nightcrawler [Diablo], un gobelin allemand acrobate; Banshee [Le Hurleur], un Irlandais avec un accent à couper au couteau; Thunderbird, un Indien d'Amérique (qui mourra dans le numéro suivant); et, bien sûr, Wolverine.

La nouvelle équipe rencontre un succès immédiat. Même les situations passablement ridicules qu'ils traversent à leurs débuts, comme le fait d'être sauvés par de gentils lutins irlandais, ne font pas baisser les ventes. La série est tirée à des millions d'exemplaires et devient le plus gros succès des années 1970 et 80. Et si Wolverine a commencé comme personnage secondaire, la consécration arrive en 1982, quand il est le premier X-Men à avoir sa mini-série, dessinée par un Frank Miller (Sin City) encore méconnu.

Un cliché canadien

Aujourd'hui, Wolverine a deux séries solo en comic book et un blockbuster avec Hugh Jackman. Il fait partie de deux franchises parmi les plus connues de Marvel (Les X-Men et les Avengers). Il va avoir son expo au MOCCA (Museum of Comic and Cartoon Art) et il a généré plus de produits dérivés que vous ne pourrez jamais en entasser dans le sous-sol de la maison de vos parents. Vous pouvez acheter les griffes de Wolverine, le camion Wolverine, les figurines Wolverine, les bustes, les peluches, les poupées, les presse-papiers, les médailles, les romans, le parfum, etc. Wolverine fait de la réclame pour le rasoir-tondeuse titane Quattro de Schick, pour les Slurpees vendus dans les supérettes 7-11, et pour du lait. Et comme tous les gens qui ont atteint le firmament de la célébrité en Amérique, Wolverine est canadien.

En 1975, c'était un type solitaire sorti de nulle part, dont les grands traits de caractère étaient constitués des pires clichés sur les Canadiens. Il aimait la bière et la bagarre, ne prononçait pas les «g» à la fin des mots et appelait tout le monde «p'tit gars». Doué du pouvoir de se régénérer, de sens hyper-développés et d'un squelette doublé d'adamantium, griffes comprises, c'était le stéréotype du vrai dur: un passé trouble qu'il valait mieux oublier, une tendance à la crise de rage meurtrière, des chapeaux de cow-boy et des blousons en cuir (parfois avec franges), un cigarillo à la Clint Eastwood, des favoris flamboyants, une moto, et des répliques parmi les plus ringardes que vous aurez jamais l'occasion de lire.

Les X-Men plus forts que Dallas

Lors de sa troisième apparition, Wolverine répond d'un ton hargneux à un autre personnage: «Sois gentil, épargne-nous le soap opera, ok ?» Ce genre de répartie sophistiquée était la marque du scénariste Chris Claremont, l'homme qui, pendant 16 ans, allait justement transformer la vie des X-Men en un interminable soap opera. Cyclope, le chef de l'équipe, était doté d'une capacité quasi illimitée à tout voir en noir, et était amoureux de Jean Grey, dont on ne savait jamais vraiment si elle était morte, vivante, disparue, ou les trois. Claremont avait défini deux attitudes possibles pour ses personnages. La tristesse: tête dans les mains, terrassé par la honte/le chagrin/les regrets, avec un flot de larmes coulant sur les joues et jurant que le monde ferait mieux de l'oublier à jamais. Ou la colère: tête jetée en arrière, bouche grande ouverte dans un cri de rage, petits poings levés vers le ciel et jurant que le monde allait bientôt entendre parler de ses problèmes.

Sous cette plume trempée dans l'eau de rose, les petits copains possessifs et les enfants illégitimes allaient se multiplier de façon incontrôlée, les femmes mourir, les hommes devenir fous de chagrin et épouser une autre femme qui ressemblait à la première et finissait, évidemment, par mourir elle aussi. Mais surtout, Claremont allait avoir l'idée géniale de présenter les mutants comme la minorité persécutée de l'univers Marvel, dont les vicissitudes et les tribulations constituaient un commentaire à peine déguisé sur le racisme de l'Amérique contemporaine. Le zénith légèrement délirant mais néanmoins réussi de ce long mélodrame fut atteint en 1985 avec la publication de l'album God Loves, Man Kills [Dieu crée, l'Homme détruit], édifiante critique de la discrimination raciale qui cite la Bible à tour de bras et se termine avec le mentor des X-Men, le professeur Xavier, crucifié au sommet du World Trade Center.

Wolverine ou le super anti-héros

Claremont était un incorrigible cabotin, mais il avait compris que la fascination exercée par Wolverine dépendait largement du caractère mystérieux de son passé. Malheureusement, quand il quitta l'équipe éditoriale des X-Men en 1991, tout le monde voulut s'approprier le personnage le plus cool de l'univers Marvel. En quelques années, scénaristes et rédacteurs parvinrent à charger tous les clichés de l'anti-héros sur les épaules du pauvre Wolverine. D'après sa nouvelle biographie, ce dernier a été cow-boy au Canada, ninja, détective privé, agent secret, trafiquant d'alcool, mercenaire, garde du corps, homme des cavernes, victime des camps de la morts nazis, vétéran du Viêt-nam, vétéran de la Seconde guerre mondiale, flic pourri et bûcheron. Sans oublier qu'il a été élevé par des loups, mais aussi par des Indiens du Canada, qu'il est la réincarnation d'un guerrier qui appartenait à une race d'hommes-chiens, qu'il était à Hiroshima quand la bombe est tombée et que toutes ses copines (11 au total) ont trépassé. Ah oui, il a aussi eu cinq enfants, dont un mort-né et un autre qui est en fait un clone maléfique. Sans mentir.

Mais toute cette médiocrité éditoriale n'a pas diminué sa popularité auprès des lecteurs de comics. Mieux encore, le pastiche du vrai dur à la mode 70s est devenu l'incarnation du «mec qui en a» des années 1990, grâce aux dessins animés, aux jeux vidéo et, aujourd'hui, aux marcel fièrement arboré dans les blockbusters d'Hollywood. Et le plus étonnant, c'est que deux générations de jeunes garçons états-uniens ont grandi avec un modèle de virilité extrême incarné par un de nos voisins du nord. En effet, le passé trouble de Wolverine est inextricablement lié aux services secrets canadiens et c'est dans la nature sauvage canadienne que s'est forgée son impénétrable masculinité.

Quand on lui dit que son fils, secrètement arraché des entrailles de la dépouille mortelle de son épouse japonaise, le déteste, Wolverine aboie «Comme ça, on est deux.» ça vous donne un petit frisson d'entendre ça, hein ? Et s'il n'a pas été avantagé par la nature (il est aussi petit et poilu que Robin Williams), il n'hésite pas à laisser entrevoir l'homme blessé qui se cache derrière le macho, avec des répliques comme «Pour moi, Noël, ça ne veut rien dire, p'tit gars», ou «J'ai beaucoup de cicatrices, mais celle-ci, tout le monde pourra la voir».

Malcolm X-man

Mais ce serait une erreur d'attribuer son succès à l'éternelle fascination du grand public pour les héros virils. On l'a vu, le génie de Chris Claremont a été de faire des mutants la métaphore de toutes les minorités, et de Wolverine, leur Malcolm X. Les lecteurs noirs, homosexuels, handicapés ou juifs pouvaient reconnaître leurs doutes et leurs malheurs dans ceux des X-Men, tout comme les adolescents (forcément incompris), les nerds fans de comics (qui, depuis le carton du premier X-Men en 2000, peuvent enfin faire leur coming out), les gamins trop gros, trop maigres, avec des appareils dentaires, avec des lunettes et tous les gens qui se sont sentis un jour persécutés (c'est-à-dire tout le monde). Wolverine ne s'est jamais excusé d'être ce qu'il est, il ne fait pas de compromis, il ne se cache pas. Et en plus, si vous embêtez ses copains, il vous botte les fesses, p'tit gars.

Il fait 1m60, il pèse 130 kilos (l'adamantium...), il est trop poilu, mal habillé et vient d'un pays que personne ne prend au sérieux. Mais baladez-vous dans la cafétéria de n'importe quel lycée à l'heure du déjeuner et vous verrez que les ados trop poilus, trop petits et trop mal habillés sont légions. Ce sont eux, les fans de Wolverine. Si vous n'avez pas d'amis, que vous êtes un nerd, un caractériel ou un inadapté, vous avez un modèle. Wolverine, il est comme nous, sauf qu'il est canadien.

Cet article de Grady Hendrix, traduit par Sylvestre Meininger, a été publié sur Slate.com le 30 avril 2009

(Photo officielle de X-Men Origins: Wolverine)

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