Economie

Touche pas à ma City

Yann Morell y Alcover

L'Angleterre retrouve avec délectation ses vieux réflexes anti-européens au nom de la défense de sa puissance financière.

Dans la City, en 2008. REUTERS/Stephen Hird

Dans la City, en 2008. REUTERS/Stephen Hird

Tandis que les britanniques s’apprêtent pour la sortie du film The Iron Lady (La Dame de fer) le 6 janvier et que les affiches montrant une Meryl Streep affublée du brushing si caractéristique de Margaret Thatcher fleurissent dans les couloirs du métro de Londres, il flotte depuis quelques jours un petit air d’antan Outre-manche. Et pas seulement en raison de la cette superproduction.

Les passes d’armes successives des deux dernières semaines entre officiels britanniques et français ont été dignes du célèbre «We are simply asking to have our own money back» («Nous demandons simplement à récupérer notre argent») de la Dame de Fer, que la légende a ensuite transformé en un «I want my money back» («Je veux récupérer mon argent») tellement plus savoureux. Il avait alors permis au Trésor de sa Majesté d’obtenir une réduction de sa contribution au budget communautaire, après avoir menacé d’arrêter les versements.

Le refus de David Cameron de signer l’accord proposé par ses partenaires européens le 9 décembre, a regonflé la fierté d’une frange importante de l’électorat national. Selon deux sondages réalisés dans la foulée du sommet, une majorité (53% et 57% dans chacun des cas) de personnes interrogées semblait approuver l’attitude du Premier ministre.

Le retour des bonnes vieilles rancoeurs

Au Royaume de sa Majesté, il suffit en ce moment de gratter à peine pour que les bonnes vielles rancœurs autour des pouvoirs de Bruxelles, de la politique agricole commune, des quotas de pêche ou encore de l’épisode de la vache folle refassent très vite surface.

Depuis des mois d’ailleurs, les factions les plus eurosceptiques du camp conservateur poussent pour une radicalisation de la position du gouvernement, voire carrément la tenue d’un référendum sur une éventuelle sortie de l’Union européenne. Mais David Cameron, qui revendique pourtant être lui-même un eurosceptique, s’est jusqu’ici refusé à une telle consultation.

Il faut dire que l’Europe n’a rien fait pour se faire apprécier outre-Manche dernièrement. Tandis que l’incapacité des pays de la zone euro à résoudre leur crise est en train d’entraîner encore un peu plus vers le bas l’économie britannique déjà peu vaillante, les projets de durcissement de la réglementation européenne en matière financière sont perçus comme des attaques directes contre la City de Londres, puisqu’elle en sera la principale affectée.

Il y avait déjà eu la directive AIFM (surnommée «directive hedge funds»), la montée en puissance (très, très progressive) de l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF, ou ESMA selon le sigle en anglais) et depuis quelques mois, c’est la perspective de mise en place d’une taxe sur les transactions financières au niveau européen qui rend nerveux les riverains de la Tamise.

Certes, depuis sa libéralisation menée sous l’ère Thatcher, réforme qualifiée de «big-bang», le secteur financier occupe un rôle central dans l’économie et la politique et entretient tout un écosystème, principalement londonien. Un grand nombre d’études plus ou moins indépendantes et plus ou moins orientées rappellent à l’envi le poids de la City dans l’économie du pays et donc son caractère indispensable.

Les chiffres les plus souvent cités sont ceux de la contribution de la City aux revenus du Trésor, estimés chaque année par le cabinet d’audit PWC pour la City of London Corporation, l’entité chargée du gouvernement municipal de la ville de Londres au sens stricte (et non pas du grand Londres).

Le dernier pointage évaluait à 63 milliards de livres sterling les impôts et taxes versés par la City au sens large (directement et indirectement, entreprises et salariés, etc.) pour l’exercice fiscal 2010-2011 (clos le 31 mars), en hausse de 18% sur un an. Selon cette étude, la City aurait représenté 12,1% du total des recettes fiscales de L’Etat. Le secteur financier et celui des «entreprises de la Mer du Nord» (pétrole) seraient ainsi les deux plus gros contributeurs aux deniers publics.

Selon TheCityUK, un organisme chargé de promouvoir la City, le secteur financier et des services associés (juridique, audit, conseil) emploierait 1,9 millions de personnes dans tout le pays, soit 6% des emplois. Les deux tiers seraient d’ailleurs situés hors de Londres.

Plus officiels, les derniers chiffres de l’Office for National Statistics indiquent que la part du secteur de la finance et l’assurance dans la valeur ajoutée britannique a été de 10,1% en 2009 (en hausse constante depuis 2002), contre 7% par exemple pour le secteur de la construction ou encore 18,7% pour ce qui concerne le secteur de la distribution, des transports et de l’hôtellerie-restauration.

Laxisme réglementaire

Mais le développement fulgurant du secteur financier a surtout été rendu possible par la mise en place d’un cadre règlementaire très libéral ou franchement laxiste, selon qu’on l’approuve ou pas. Un système, dont l’un des principaux objectifs fixés était de veiller à la compétitivité du secteur financier national –au détriment, semble-t-il, de certaines règles de prudence– et que ses promoteurs eux mêmes qualifiaient volontiers de light touch regulation (régulation légère). Pendant des années, il a semblé faire des miracles.

La quasi-faillite d’une bonne partie du secteur financier britannique entre 2007 et 2009 en a mis en lumière les travers et, dans un premier temps, les régulateurs n’ont d’ailleurs pas manqué de faire publiquement leur mea culpa, promettant qu’on ne les y reprendrait plus. Lors d’un discours prononcé en septembre 2009, Adair Turner, le patron de la Financial Services Authority (FSA), l’autorité de contrôle des services financiers, avait ainsi qualifié «certaines activités financières qui ont proliféré au cours des dix dernières années» de «socialement inutiles».

Dans la même lignée, la FSA a aussi publié la semaine dernière un rapport de 450 pages sur les causes de l’effondrement de la Royal Bank of Scotland en 2008, qui avait nécessité l’injection par l’Etat de plusieurs dizaines de milliards de livres. Un document dans lequel le régulateur reconnait notamment –même si c'est du bout des lèvres– que ses règles en matière de fonds propres ou de liquidité étaient «déficientes» et «inadéquates».

La réponse à la crise financière qui a été apportée jusqu’ici par les autorités britanniques contient deux volets principaux. Le premier concerne une refonte du système de surveillance, avec notamment le rapatriement d’une partie des responsabilités de la FSA au sein de la Banque d’Angleterre.

Le deuxième concerne une réforme du système bancaire. Le premier volet est déjà en cours d’exécution mais prendra du temps, le deuxième n’en est qu’au stade des propositions, même si le gouvernement a déjà pris quelques positions.

Un rapport du Fonds monétaire international daté du mois de juillet dernier évoquait les progrès menés depuis trois ans pour améliorer le système de contrôle et saluait notamment le fait que «les autorités ont réduit de manière significative, ou éliminé, les références à la concurrence et à la compétitivité dans les mandats des différents organes prudentiels».

Dépendant de la City

Le problème est que poids progressivement pris par la City dans l’économie du pays (et surtout à Londres) au cours des vingt dernières années semble avoir créé un phénomène de dépendance et qu’en dépit du changement de discours et des réformes en cours, la stratégie du gouvernement britannique repose toujours sur l’existence d’un environnement juridique et fiscal très favorable au secteur financier et notamment le maintien d’une réglementation plus arrangeante que chez ses partenaires européens.

Une telle position s’accommode peu des velléités harmonisatrices de l’Union, qui se sont faites plus pressantes depuis le déclenchement de la crise. Le rapport de Larosière de février 2009 sur la supervision financière au sein de l’Union Européenne avait pourtant lourdement insisté sur le rôle-clé dans la crise joué par le manque de coopération entre Etats. «Afin de remédier aux failles importantes de la surveillance constatées dans le passé, il est impératif de renforcer la coopération internationale en matière de surveillance des grands groupes financiers transfrontaliers à structure complexe», pouvait-on notamment y lire.

Mais c’est justement une protection contre les réglementations européennes en matière financière que David Cameron a tenté de monnayer lors du sommet du 9 décembre en échange de son ralliement aux efforts pour sauver l’euro. Mais l’Allemagne et la France ont finalement préféré ne pas céder au chantage.

Le no britannique a déclenché une avalanche de réactions très vives de part et d’autre de la Manche. Certains estiment que David Cameron a eu raison de ne pas composer et qu’un échec à faire approuver par sa majorité un quelconque accord rapporté de Bruxelles aurait été largement plus dommageable.

D’autres pensent, au contraire, que le Royaume-Uni y a perdu en influence auprès de ses partenaires. La portée des événements récents est encore difficile à mesurer. Une chose est sûre, en attendant, la crise de l’euro n’est pas réglée et la partie n’est terminée pour personne.

Yann Morell y Alcover

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