Economie

Les mystères de l’euro

Gérard Horny, mis à jour le 22.12.2011 à 5 h 41

Il est en crise, on commence de plus en plus ouvertement à envisager sa disparition et pourtant l’euro s’échange encore à plus de 1,30 dollar. Comment expliquer ce paradoxe?

Un manifestant brûle un billet de cinq euros à Madrid, en 2008. REUTERS/Susana Vera

Un manifestant brûle un billet de cinq euros à Madrid, en 2008. REUTERS/Susana Vera

C’est une question qui revient souvent dans les conversations: comment se fait-il que l’euro, attaqué de toute part, menacé d’implosion, s’échange encore à un niveau aussi élevé, bien au-dessus de son cours d’introduction sur les marchés au début de 1999 (1,1789 $ le 4 janvier)? Pendant les six premiers mois de l’année, il s’est échangé avec constance entre 1,42 $ et 1,45 $. Ce n’est qu’ensuite qu’il a commencé à glisser vers 1,30 $.

Par rapport à l’ensemble des grandes devises, son recul est  limité aussi, ainsi que le constate la BCE dans son dernier bulletin mensuel:

«Le 7 décembre, le taux de change effectif nominal de l’euro, mesuré par rapport aux devises des vingt principaux partenaires commerciaux de la zone euro, se situait 2,8 % en deçà de son niveau de fin août 2011 et 1,9 % en dessous de sa moyenne de 2010

Un observateur extérieur, qui n’aurait pas d’autres informations que les taux de change pour juger de l’état de santé de la monnaie européenne, serait fondé à conclure que l’euro est incontestablement une monnaie forte…

Pourquoi il ne s’effondre pas

Cette situation serait tout à fait incompréhensible si l’euro était menacé de disparaître purement et simplement et si les détenteurs d’euros risquaient un jour ou l’autre de se retrouver avec des comptes d’une valeur égale à zéro, ce qui n’est évidemment pas le cas. Le deutsche mark était ferme avant de disparaître au profit de l’euro, alors même que tout le monde savait qu’il n’allait bientôt plus exister.

En sens inverse, une disparition de l’euro peut être envisagée (même si, en théorie, le cas n’a pas été prévu) sans que pour autant ceux qui le détiennent cèdent à la panique. Toute la question est de savoir par quoi il pourrait être remplacé.  Et là, tous les scénarios peuvent être envisagés.

Nos chers amis anglais ne se sont pas privés de faire savoir qu’ils avaient déjà examiné toutes les solutions possibles, même les plus improbables. Dans toutes les grandes banques, de façon plus moins avouée, les économistes ont été chargés d’étudier toute la gamme des hypothèses envisageables.

Un des scénarios les plus couramment admis serait celui d’une zone euro qui serait délestée des pays les plus vulnérables et les plus faibles économiquement. Poursuivant ce schéma à l’extrême, Goldman Sachs a ainsi émis l’idée d’une zone euro qui se limiterait à l’Allemagne, la France et le Benelux. Dans ce cas de figure, l’euro serait encore plus fort qu’il ne l’est aujourd’hui et devrait donc s’apprécier sur le marché des changes.

Tout est possible, sur le papier

D’autres scénarios sont moins favorables, tel celui d’une Allemagne qui irait retrouver son cher deutschemark et laisserait ses partenaires européens se débattre avec l’euro. Plus compliqué est celui de la scission en deux zones, avec un euro fort au nord et un euro faible au sud: lequel serait le successeur de l’euro actuel? Dans ce petit jeu de démolition-reconstruction, l’euro peut prendre la forme d’un château fort ou d’une masure menaçant ruine…

Bref, on l’aura compris, ce ne sont pas ces scénarios plus ou moins réalistes ou fantaisistes qui peuvent guider les cambistes dans leurs interventions sur les marchés. La situation serait différente si, comme certains l’avaient envisagé, on n’avait pas fait de l’euro la monnaie unique de dix-sept pays, mais une monnaie commune venant s’ajoutant aux monnaies nationales sans se substituer à elles, au moins de façon temporaire.

Avec la monnaie unique tous ceux qui veulent commercer ou réaliser des transactions financières avec des pays de la zone euro n’ont pas le choix: ils doivent l’utiliser. Et cette monnaie n’a pas que des inconvénients pour les gérants de capitaux: jusqu’à ce que le risque de récession ne l’emporte devant celui d’un regain d’inflation, la BCE a tenté de relever ses taux directeurs tandis que les autres grandes banques centrales les gardaient à des niveaux très faibles.

Même après les deux baisses déjà intervenues, son taux directeur, à 1%, est plus élevé que celui de la Réserve fédérale, du Royaume-Uni ou du Japon. Pour les placements à court terme, l’Euribor 3 mois reste le plus rémunérateur. Cela fait une bonne raison de garder des liquidités en euro.

Rapatriement de capitaux

La crise de la dette  et ses répercussions ont aussi pour effet imprévu de venir soutenir l’euro: des établissements européens affaiblis ou menacés ne prennent plus de risques et préfèrent rapatrier le maximum de capitaux. Ce phénomène est courant: on l’a encore observé au Japon au début de l’année après le séisme et l’accident de Fukushima: les assureurs et les industriels touchés ont rapatrié des capitaux, ce qui a fait remonter le yen.

Ces mouvements sur les devises ne sont pas forcément très favorables –une économie perturbée, quelle que soit la cause de cette perturbation, aurait plutôt besoin d’une monnaie en baisse pour soutenir ses exportations-, mais ils existent. Ajoutons que les investisseurs étrangers, peu enclins à se placer sur la dette grecque, italienne ou espagnole, ont jusqu’à maintenant gardé un grand appétit pour la dette allemande, jugée sans grand risque.

Une force toute relative….

Enfin, la valeur d’une monnaie se juge toujours par comparaison avec d’autres. Or les choix offerts aux investisseurs n’ont pas été illimités au cours des derniers mois. Tandis que la Suisse s’emploie à freiner l’afflux de devises, les autres pays n’ont pas de grands arguments à faire prévaloir.

Le dollar, avec des doutes sur la croissance américaine et des perspectives budgétaires rendues très incertaines par le désaccord persistant entre républicains et démocrates, n’offrait pas jusqu’à une date récente un refuge beaucoup plus sûr que la zone euro. Il a fallu que les perspectives économiques s’assombrissent sérieusement de ce côté-ci de l’Atlantique tandis qu’elles s’éclaircissaient progressivement aux Etats-Unis pour que l’euro marque enfin de véritables signes d’affaiblissement.

… et une faiblesse tout aussi relative

Mais, en dépit des incertitudes qui pèsent ici, il n’est pas sûr qu’on aille très loin sur la voie du repli de l’euro.  La période de faiblesse du dollar est certes terminée et la Bourse américaine se porte mieux que celles d’autres continents, mais la zone euro n’a pas dit son dernier mot. Les  dernières informations économiques en provenance d’Allemagne ont agréablement surpris.

A la tête de la BCE, Mario Draghi semble avoir trouvé assez vite ses marques et mène une politique remarquablement intelligente. L’Europe politique accouche, certes dans la douleur, d’un nouveau cadre de gestion. Il est vraisemblable que le début de 2012 sera difficile -on entendra encore parler de la Grèce-, mais, si tous les indices dont on dispose aujourd’hui se confirment, la zone euro doit avoir traversé la phase la plus dure de la crise.

N’en déplaise à Dominique Strauss-Kahn, le radeau ne sombre pas au milieu du fleuve et a de bonnes chances de gagner l’autre rive. Malheureusement pour beaucoup de pays européens, France comprise, il n’est pas sûr qu’ils puissent compter sur une monnaie beaucoup plus faible qu’aujourd’hui pour accroître leurs exportations et rééquilibrer leur balance commerciale… Il va falloir ramer !

Gérard Horny

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Journaliste
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