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Retrait des prothèses mammaires: la précaution prime sur la raison

Jean-Yves Nau, mis à jour le 20.12.2011 à 17 h 44

Aucun lien de causalité n'a été établi entre prothèses PIP et cancer. Mais un autre problème se pose. Comment comprendre et justifier l’absence d’un dispositif assurant l’identification et la traçabilité de dispositifs médicaux implantables de ce type?

Des prothèses PIP. REUTERS/Eric Gaillard

Des prothèses PIP. REUTERS/Eric Gaillard

Petit vent de panique dans les hautes sphères de l’administration sanitaire française. L’affaire des prothèses mammaires vient de prendre une nouvelle et brutale dimension. 

Libération affirme que le gouvernement français a d’ores et déjà pris la décision de recommander aux 30.000 femmes porteuses de prothèses mammaires de la marque PIP de faire procéder à leur ablation (ou explantation).

Cette initiative spectaculaire, sans réel précédent dans l’histoire de la chirurgie prothétique et esthétique, serait fondée sur le désormais célèbre principe de précaution. Elle fait suite au recensement de huit cas d’affections cancéreuses dont rien n’indique qu’elles sont la conséquence du port de ces prothèses.

«On est d'accord sur la nécessité de cette décision. Nous sommes face à une crise sanitaire, liée à une escroquerie (...). Il n'y a pas d'urgence mais nous n'avons plus le choix. Il faut retirer toutes ces prothèses. A mes yeux, ce n'est pas l'application d'un principe de précaution, mais un principe de prévention», fait pour sa part valoir le chirurgien vedette du groupe hospitalier Henri-Mondor à Créteil, Laurent Lantieri.

Déjà 500 retraits

En pratique, les détails des recommandations qui seront adressées aux femmes concernées devraient être fixés le 23 décembre lors de la réunion d’un comité de suivi, structure ad hoc créée à la demande de Xavier Bertrand. Les femmes porteuses d'implants PIP devraient être remboursées des frais médicaux et chirurgicaux inhérents  à l'explantation.

En revanche, les poses de nouvelles prothèses mammaires ne seraient remboursées qu'aux femmes qui ont été prises en charge d’une reconstruction plastique après chirurgie mutilatrice d’un cancer du sein; soit environ 6.000 femmes. Le gouvernement n’entendrait pas faire prendre en charge par la collectivité les 24.000 réimplantations  de prothèses qui avaient été initialement posées dans le cadre d’interventions de chirurgie purement esthétique.

Depuis la première alerte, en mars 2010, un peu plus de 500 retraits ont été recensés. En l’absence de complications, le changement d’une prothèse mammaire dure environ une heure, l’intervention étant pratiquée sous anesthésie générale.

Le retrait peut se faire via par la même voie d’abord que lors de la pose: aréolaire, axillaire (sous le bras) ou sous-mammaire. Pour la mise en place d'un nouvel implant à la charge de la patiente, les frais de bloc et de clinique peuvent approcher les 2.000 euros auxquels s’ajoutent les honoraires du chirurgien et de l'anesthésiste.

Trois jours avant la réunion du comité de suivi, il semble qu’aucune décision définitive n’ait encore été arrêtée.

Un groupe de travail réunissant –à la demande du gouvernement et sous l’égide de l’Inca– cancérologues, hématologues et chirurgiens n’a pas encore publié ses conclusions.

Aucun lien de cause à effet

En l’état actuel des données disponibles dans la littérature spécialisée, aucun lien statistique ou médical de causalité entre les prothèses PIP et l’apparition d’un cancer n’a été établi.

Le dossier se complique du fait que la société Poly Implant Prothèse de la Seyne-sur-Mer (Var) –depuis un an et demi en liquidation judiciaire– a eu recours à un gel de silicone moins coûteux, de mauvaise qualité et susceptible d’exposer à un risque doublé de rupture de l’enveloppe de la prothèse pouvant normalement être en place durant une dizaine d’années.

Depuis mars 2010, plus de 2.000 plaintes ont été déposées auprès du parquet de Marseille qui a ouvert une information pour «tromperie sur les qualités substantielles du produit, publicité mensongère, et mise en danger de la vie d'autrui».

Il n’en reste pas moins que ces éléments ne permettent nullement de conclure à l’existence d’un lien de causalité entre le port d’une prothèse PIP et une lésion cancéreuse. Rien, en d’autres termes, ne permet de conclure en l’existence de risques avérés justifiant de prendre en urgence des mesures  sanitaires de très grande ampleur.

Jusqu’à présent les recommandations officielles se bornaient à conseiller aux femmes concernées par les implants PIP de «consulter leur chirurgien ou médecin traitant» à charge pour ce dernier de réaliser les examens cliniques et radiologiques les plus appropriés à la situation.

Dans ce cadre, les praticiens spécialisés pouvaient envisager –en accord avec leurs patientes– une «explantation préventive», en dehors de tout signe d’altération de la prothèse.

Le fait, pour le gouvernement, de recommander officiellement à toutes les femmes de demander une telle explantation préventive conduirait ipso facto à court-circuiter les praticiens et à imposer à ces derniers un geste opératoire qui leur serait de fait imposé.

Des questions

Avec cette donnée essentielle qu’une fraction importante des 500.000 femmes aujourd’hui porteuses d’implants mammaires ne connaît pas le type et la marque de leur prothèse. Avec aussi toutes les conséquences que l’on peut imaginer sur la qualité de la relation médecin-malade et ce dans un contexte financier bien particulier dès lors que la réimplantation serait à la charge de la patiente.

La question se poserait aussi à court terme de l’impact de la décision gouvernementale française dans les différents pays concernés par les exportations (vers la Grande-Bretagne et l’Espagne notamment) de la société varoise, un moment numéro trois mondial du secteur et qui fabriquait alors près de 100.000 prothèses par an.

Sur le fond, cette affaire soulève de manière concrète et exemplaire les limites de la gestion politique des risques sanitaires dans le respect aveugle du principe de précaution.

Comment et pourquoi justifier l’incitation au retrait des prothèses aujourd’hui portées par 30.000 femmes en l’absence de tout argument scientifique avéré?

Mais cette affaire vient aussi mettre en lumière ce qui risque fort d’apparaître comme une nouvelle faille du système national actuellement en vigueur de veille sanitaire: comment comprendre et justifier l’absence d’un dispositif assurant l’identification et la traçabilité de dispositifs médicaux implantables de ce type?

Croisée avec les données issues des registres du cancer, ce dispositif permettrait une surveillance fine de l’innocuité de ces matériels. Il permettrait ainsi aux spécialistes d’évaluer au mieux ce qu’il en est ou pas du risque sanitaire; et aux responsables politiques d’expliquer clairement –à la différence du spectacle auquel on assiste aujourd’hui– sur quels éléments rationnels ils fondent leur décision.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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