Monde

Vaclav Havel: comment «Le Pouvoir des sans-pouvoir» a changé le monde

Anne Applebaum, mis à jour le 20.12.2011 à 15 h 05

En prônant de «vivre dans la vérité», en mettant l'accent sur la société civile, le dissident tchèque a su devenir un homme politique et créer les institutions et les symboles qui remplacèrent l'ancien régime.

Une femme signe le livre de condoléances en hommage à Vaclav Havel au siège du gouvernement slovaque, le 19 décembre 2011 à Bratislava. REUTERS/Radovan Stoklasa

Une femme signe le livre de condoléances en hommage à Vaclav Havel au siège du gouvernement slovaque, le 19 décembre 2011 à Bratislava. REUTERS/Radovan Stoklasa

Au début des années 1980, alors que la Pologne était sous le gel de la loi martiale et que la Tchécoslovaquie, comme on l’appelait encore, subissait le joug de l’un des régimes communistes les plus stupides du monde, les dissidents polonais et tchèques décidèrent d’organiser une rencontre.

Empruntant chacun des chemins différents, ils s’acheminèrent jusqu’à leurs frontières respectives, haut dans les montagnes des Tatras. J’ai eu l’occasion de voir les photos qui furent prises pour marquer cet improbable événement: une douzaine d’activistes en jean, vétérans de Solidarité et de la Charte 77, souriant d’une oreille à l’autre, portent un toast à l’objectif de l’appareil photo et célèbrent le fait d’avoir, une fois encore, réussi à duper les services secrets de leurs pays respectifs. Cela avait l’air franchement drôle.

Presque 30 ans ont passé depuis que ces photos ont été prises, et les gens qui posaient ont depuis emprunté toutes sortes de chemins. Dans le sillage des révolutions de 1989, certains membres de cette génération dissidente en Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie et Allemagne de l’Est sont passés de la politique de l’ombre à la vraie politique pour devenir législateurs, ministres, chefs d’État.

Beaucoup, la plupart sans doute, n’ont pas réussi. Certains ont découvert que la politique démocratique ne les intéressait pas, surtout quand les électeurs les traitaient avec moins de respect que ce qu’ils pensaient mériter. D’autres ont estimé que le capitalisme n’était pas leur tasse de thé. D’autres encore sont devenus amers, d’aucuns sont partis vers le monde littéraire; certains sont restés dans l’ombre, à écouter Frank Zappa.

Avec le recul, seul un politicien figurant sur ces photos se distingue par son succès politique dans l’ère post-communiste: Vaclav Havel, le président de la République tchèque, mort ce dimanche. La carrière politique post-communiste de Vaclav Havel ne fut pas sans tache: il ne parvint pas à empêcher la division de l’État tchécoslovaque; il ne réussit pas à mener une vie personnelle absolument admirable. Mais il a à son actif deux réussites dont aucun autre de ses contemporains ne peut se targuer.

Tout d’abord, Havel ne s’est pas seulement opposé au régime communiste, il a aussi formulé une théorie de l’opposition. Ses pièces —aussi indigestes hélas que les bureaucrates communistes dont elles sont censées faire la satire— ne lui survivront pas, sauf en tant que curiosités.

Vivre comme si le régime n'existait pas

Mais son célèbre essai politique —Le Pouvoir des sans-pouvoir— sera immortel. Son appel est universel. J’ai donné l’essai de Vaclav Havel à des amis iraniens, et j’en ai débattu avec des candidats à la dissidence dans le Tunis prérévolutionnaire. Dans ces deux endroits, il semblait —il semble— avoir une vraie pertinence.

Dans cet essai, Havel ne parlait pas de marches ou de manifestations. À la place, il demandait aux habitants de pays totalitaires de «vivre dans la vérité»: c’est-à-dire, de mener leur vie de tous les jours comme si le régime n’existait pas, autant que faire se pouvait dans des sociétés où l’État dirigeait toutes les entreprises et toutes les écoles, possédait la plupart des propriétés et interdisait la liberté d’expression et celle de la presse.

À la fin des années 1980, l’habitude de «vivre dans la vérité» était largement répandue en Europe centrale. La première fois que je me suis rendue en Pologne en 1987, j’ai séjourné chez des amis. La loi exigeait que j’aille reporter ma présence chez des particuliers au commissariat. «On ne le fait pas, me confièrent mes amis. Nous ne pensons pas que la police a le droit de savoir qui séjourne chez nous.» Je n’y suis pas allée —et parce que des milliers d’autres personnes n’y sont pas allées non plus, cette loi est devenue inapplicable.

Mais Havel proposait davantage qu’une simple désobéissance civile. Il défendait ce que nous appellerions aujourd’hui la société civile, et pressait les habitants d’États totalitaires de fonder de petites institutions —groupes de musique, associations sportives, clubs littéraires— qui développeraient la «vie indépendante de la société», et empêcheraient leurs membres d’être totalement contrôlés par les forces supérieures. Cela aussi fut largement pratiqué, dans les célèbres séminaires philosophiques underground de Prague, dans les imprimeries clandestines de tout le monde communiste, dans l’université volante indépendante de Pologne et, avec plus de succès, dans ses syndicats indépendants.

Devenu un homme politique de l'establishment

Havel mettait en application ce qu’il prônait. Mais contrairement à beaucoup d’autres, il le fit non seulement avant la chute du communisme, mais aussi après. Lorsqu’il fut élu président, Vaclav Havel cessa de porter des jeans et commença à mettre des costumes. Il transféra son quartier général dans le château de Prague où il fit repeindre les bureaux et démonter les barrières de métal, et il acheta une flotte de BMW rouges, blanches et bleues (les couleurs du drapeau tchèque) pour ses cavalcades présidentielles.

Il cessa d’être un dissident. Il arrêta de faire la fête toute la nuit. Ses amis se plaignirent qu’il n’était plus drôle. Ce fut sa seconde grande réussite: il devint un homme politique de l’establishment, et créa, à partir de zéro, l’institution de la présidence tchèque.

Havel était différent, au final, de tant de personnes de sa génération. Obsédées pendant si longtemps par les tactiques de destruction, peu d’entre elles avaient compris l’importance de la reconstruction.

En réalité, la victoire ne se résumait pas à renverser l’ancien régime, la victoire était de créer les institutions et les symboles qui allaient le remplacer. Parce qu’il avait l’esprit assez large pour le comprendre, il sera pleuré et restera longtemps dans les mémoires, en Europe centrale et au-delà.

Anne Applebaum

Traduit par Bérengère Viennot

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