Culture

Et le Kriegsspiel devint un jeu

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 03.01.2012 à 8 h 55

[WARGAME 2/4] Développé depuis le début du XIXe siècle comme outil d’état-major, le Kriegsspiel, qui perd petit à petit un «s» se transforme, au début du XXe siècle en un loisir de salon… ou de plein air.

Hindenburg, Kaiser, Ludendorff, Wikimedia Commons

Hindenburg, Kaiser, Ludendorff, Wikimedia Commons

C’est un an avant le début de la Grande Guerre que H G. Wells publie un étonnant recueil,  Little Wars. Herbert George Wells n’est alors plus un tout jeune homme. Né en 1866, il a déjà publié de nombreux ouvrages de science-fiction dont le plus célèbre, La Guerre des Mondes, est sorti en 1898.

Wells fait partie de ces messieurs qui ne se décident pas à grandir. Depuis son enfance, il collectionne les soldats de plomb et n’a pas cessé de le faire. Il n’est pas le seul: Robert Louis Stevenson tout comme Jérôme K. Jérôme, auteur de Trois hommes dans un bateau, sans nul doute le J. K. J. mentionné dans Little Wars comme compagnon de jeu de Wells, font à cette même époque partie des fanatiques du jeu de guerre avec des figurines.

Dès l’introduction, H. G. Wells annonce la coloration contestataire, sociale et humoristique de cette activité:

«Petites Guerres est le jeu des rois – à la disposition des joueurs des positions sociales inférieures. Ce jeu peut être pratiqué par des garçons de tout âge, de 12 à 150 ans – et même plus âgés si leurs membres inférieurs conservé leur souplesse,- par les plus brillantes des petites filles et par quelques femmes rares et précieuses.»

Des règles très simples

L’ouvrage évoque ensuite les tâtonnements divers de Wells et de ses amis pour établir un système de règles efficace et réaliste. Les règles, à proprement parler, ne font qu’une vingtaine de pages et découlent pour partie d’un ouvrage précédent, Floor Games, paru en 1911.

H.G. Wells fait une partie de wargame en suivant les règles de Little Wars. Wells utilise un bout de ficelle coupé à la longueur à laquelle ses soldats peuvent se déplacer. Un arbitre chronomètre la partie, Wikimedia Commons

Leur système est des plus simples. Après qu’un terrain ait été disposé sur le sol -à l’aide de livres figurant des collines, au départ, puis avec des planches de cartons empilées, de petits arbres miniatures et des maisons en carton, des ponts ou des redoutes construites par les joueurs- les joueurs déploient leurs armées de soldats de plomb et le combat s’engage. L’infanterie peut se déplacer d’un pied (30cm), la cavalerie du double. Les tirs sont réglés à l’aide de petits canons à ressort. Les figurines renversées comptent comme des pertes. Pour le corps à corps, c’est la mathématique qui prime: le plus nombreux l’emporte, mais la résistance des vaincus prend en compte leur éventuelle isolement (trop loin d’autres troupes amies) pour déterminer les pertes qu’ils infligent aux défenseurs.

La question des prisonniers est prise en compte (au départ, la règle ne les prévoit pas – on ne fait pas de prisonniers!) et le moral également, par le biais d’un système ingénieux: chaque perte infligée à l’ennemi, chaque objectif tenu, vaut un certain nombre de points. Lorsque l’écart de points entre les joueurs dépasse un certain seul fixé, celui disposant du total inférieur est déclaré vaincu.

Un jeu pacifiste

Pacifiste, progressiste, proche des socialistes (on découvrira après la seconde guerre mondiale qu’il figurait en bonne place sur une liste établie par la SS de personnalités britanniques à interner en cas d’invasion de l’Angleterre), H.G. Wells prévient: son jeu a un but tout à fait opposé à celui du Kriegsspiel.

Il n’est pas de fournir à de futurs généraux des outils pour conduire la guerre mais bel et bien d’insuffler, par le jeu, auprès d’une population très belliqueuse, l’idée que la guerre est une chose abominable:

«Puis-je un moment me permettre de le claironner et dire ô combien cette aimable reproduction est bien meilleure que la chose qu’elle simule? … Voici la guerre ramenée à des proportions raisonnables… Il suffit de jouer quatre fois à Petites Guerres pour comprendre à quel point une Grande Guerre serait une chose abominable.»

Ce mot de Grande guerre imprimé un an avant la gigantesque boucherie de 1914-1918 semble prémonitoire.

H.G. Wells ne publiera pas d’autres règles de jeu. Il continuera de s’adonner à ce loisir bien après la publication de Little Wars, qui permet effectivement la diffusion du wargame au début du XXe siècle. Les canons à ressort et les figurines en métal sont alors à la portée de toutes les bourses. On ne peut donc que s’accorder à dire que si Reisswitz est le père du Kriegsspiel, H.G. Wells est sans nul doute le père du wargame.

Un précédent, en 1906

Pourtant, dès 1906, un passionné de navires de guerre avait lui aussi publié une règle: Naval Wargaming, œuvre de Fred Jane, bien connu des spécialistes de la guerre navale (il est le créateur de l’annuaire dit Jane’s qui détaille les caractéristiques techniques des navires).

 

 

Mais cette règle, qui sera révisée par des officiers de la Royal Navy au début des années 1920, demeure très confidentielle et n’a pas la même portée dans le grand public.

Dans les années 1920, la saignée de la Grande guerre tend naturellement à détourner de nombreux adultes de ce genre de jeu. Dans une Europe où des millions de jeunes gens y sont morts, rares sont ceux qui ont encore le cœur à «jouer à la guerre», même si les enfants eux, continuent.

Si des règles de jeu continuent d’être produites, elles le sont de manière très confidentielle.

Il faut donc attendre les années 1930 pour que de nouvelles règles soient publiées. Il s’agit de règles de wargame naval, œuvre, une fois encore, d’un auteur de science fiction, américain cette fois: Fletcher Pratt.

Le Fletcher Pratt’s Naval Wargame est un jeu très scientifique. Les mouvements et les tirs des navires sont résolus par le biais de calculs mathématiques très complexes et d’engins spécialement conçus pour simuler les tirs. Le jeu est critiqué par de nombreux militaires et des spécialistes, qui lui reprochent de trop grandes abstractions. Malgré cela, Pratt obtient une petite renommée quand on apprend qu’il a pu, grâce à sa règle, simuler l’engagement du Rio de la Plata avec un résultat identique à celui de la bataille réelle.

Au tournant des années 1940, le wargame, tout en demeurant une activité ludique et à destination du public non spécialiste, tente donc de se rapprocher de la simulation proche du Kriegspiel. Le mélange va devenir effectif dans les années 1950, avec la création des premières sociétés de jeu éditant des wargames en boîte.

Antoine Bourguilleau

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Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (64 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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