Culture

Au commencement était le Kriegsspiel

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 02.01.2012 à 19 h 08

[WARGAME 1/4] Le wargame se décline sous de nombreuses formes: console ou ordinateur, jeu de plateau ou jeu avec figurines, historique, futuriste ou héroic-fantasy. Mais ce qui est aujourd’hui un loisir est issu d’un instrument conçu pour former les officiers d’état-major à la conduite des armées.

Le Jeu de la Guerre in L'illustration du 22 août 1874

Le Jeu de la Guerre in L'illustration du 22 août 1874

Si l’on crédite le baron allemand von Reisswitz de l’invention du wargame moderne, qu’il baptisait du nom de Kriegsspiel («Jeu de la guerre»), il ne faudrait pas oublier que d’autres jeux, plus anciens avaient pour objet de reproduire la guerre de manière plus réaliste, dirons-nous, que les échecs ou les dames (jeux dans lesquels les participants partent à égalité de forces, où le terrain est parfaitement plat et où l’on peut combattre jusqu’au dernier, autant de choses que l’on voit rarement sur un champ de bataille).

Le Mahâbhârata rapporte que, 200 ans avant Jésus-Christ, des souverains indiens avaient eu l’idée de faire manœuvrer, durant plus de deux semaines, des troupes, se livrant une fausse bataille, afin d’examiner les combinaisons les plus valides et les formations les plus efficaces. Il s’agit d’une des plus anciennes sources documentées sur un sujet qui n’a cessé de tarauder les généraux: la simulation de conflit comme outil de leur préparation.

Sous Charles-Quint, en Espagne, mais aussi au XVIIe siècle, en Angleterre, des penseurs ou mathématiciens proposent à leurs souverains des jeux de guerre rudimentaires. Mais on peine à sortir du cadre habituel: cases, mouvement imposé et aucune place au hasard.

Simuler la guerre dans une Prusse humiliée

Malgré quelques tentatives confidentielles, à la fin du XVIIIe siècle, qui démontrent que l’idée est déjà dans l’air -produit, sans aucun doute des Lumières- c’est en 1811 que le baron von Reisswitz présente son «Kriegsspiel» à un prince prussien, proche du roi Frédéric-Guillaume III.

La situation de la Prusse  explique sans doute la naissance de cet ancêtre du wargame en ce lieu et à ce moment précis de l’histoire.

Vaincue et humiliée en 1806 à Iéna, la Prusse est une alliée contrainte de la France. Son roi, Frédéric-Guillaume III, est un homme de peu de caractère. Mais dans l’entourage de la reine Louise, beaucoup d’officiers, tels Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, mais aussi Clausewitz, entendent préparer la revanche qui s’incarnera bientôt dans la campagne d’Allemagne de 1813 et provoquera, au final, la première abdication de Napoléon un an plus tard.

 

 

Mais avant cette date, l’armée prussienne est embryonnaire, limitée dans ses effectifs par un traité de paix que l’on pourrait décrire comme le diktat de Versailles du XIXe siècle. Avec les mêmes effets: partout en Allemagne, dans les cercles militaires comme ailleurs, on cherche les moyens de contourner les interdits et de se préparer à la revanche. C’est dans ce contexte que naît le Kriegsspiel.

L’invention de Reisswitz

Le jeu se présente sous la forme d’une table ornée d’un décor modulaire, figuré à une échelle de 1:8000e (la première version utilisait une échelle au 1:2373e). Le jeu consiste à déplacer sur la table, où le relief est figuré par du sable, de petits blocs de couleur représentant les troupes. Ces troupes se meuvent naturellement à des vitesses variables en fonction de leur type (la cavalerie se déplace plus vite que l’infanterie, par exemple) et combattent de manière différente (au feu ou au corps à corps).

Le terrain joue un rôle: il peut gêner les mouvements (bois, rivières) ou le faciliter (ponts, routes), mais également influer sur le résultat des combats (mauvaise idée pour la cavalerie de charger de l’infanterie dans une forêt!).  Le moral des troupes est également pris en compte: on ne meurt pas jusqu’au dernier sur une table de Kriegsspiel, comme dans la vraie vie, n’en déplaise aux amateurs de gloriole militaire.

Afin de maintenir un certain suspens et de placer les généraux des deux camps dans une situation similaire à celle de leurs homologues de terrain, la présence d’un arbitre est requise. Les généraux peuvent ainsi ne pas être informés en temps et en heure des développements de tel ou tel combat.

Surtout, le hasard est introduit, afin de simuler le chaos résumé par cette vieille maxime militaire qui veut qu’aucun plan ne survive plus de cinq minutes au contact de l’ennemi. On peut ainsi simuler des erreurs de transmission dans les messages, des problèmes inattendus rencontrés lors d’un combat qui semblait pourtant très favorable, et ainsi de suite.

Les princes protecteurs de Reisswitz introduisent ce jeu auprès du roi. Ce dernier, plus enclin à faire une guerre imaginaire à Napoléon qu’à se lancer dans une guerre réelle, le trouve excellent. Mais ses conseillers militaires demeurent dubitatifs face à ce qu’ils tiennent pour une aimable distraction. Le système est trop novateur pour ces hommes, hobereaux prussiens à l’esprit étriqué et conservateur.

«Ce n’est pas un jeu!»

Il faut attendre 1824 et que le fils de von Reisswitz reprenne le flambeau en développant le jeu élaboré par son père pour que les choses changent. Les nouvelles règles, rédigées par le fils Reisswitz, lui-même officier, sont présentées au chef de l’état-major royal prussien, le général von Muffling. Une partie de kriegsspiel est organisée dans les locaux de l’état-major, en présence de l’auteur.

Les vieux officiers se montrent, pour commencer, très dubitatifs. N’ayant pas connaissance des règles, ils se contentent de donner des ordres, comme ils en ont l’habitude, à de jeunes officiers (connaissant la règle) qui les exécutent, sous la supervision d’un arbitre. Au bout de quelques minutes, von Muffling, sans doute le plus dubitatif de tous, s’exclame, abasourdi:

«Mais ce n’est pas un jeu! C’est de l’entraînement à la guerre! Je vais recommander son utilisation par l’armée.»

Un outil d’état-major

Il ne faut que quelques mois pour que chaque régiment soit doté de son exemplaire du jeu. Le jeune Reisswitz n’aura guère le temps de profiter de sa gloire nouvelle. Accablé par les critiques qui continuent de pleuvoir sur son système, il se donne la mort en 1827.

L’année suivante, le lieutenant Moltke fonde le premier club de wargame de l’histoire, le Kriegspieler Verein. Devenu chef de l’état-major royal en 1837, il continue de promouvoir le wargame comme outil. Une version, sortie en 1862, va servir à préparer la guerre contre l’Autriche en 1866 et celle contre la France en 1870.

Bismarck, Roon et Moltke: «Bon alors, Otto et Albrecht, on se la fait cette partie?»

Le kriegsspiel n’ayant rien de secret, les états-majors des grandes nations commencent à s’y intéresser. La France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis développent leurs propres systèmes, utilisés au sein de longues sessions d’état-major. Mais il est alors et demeure ce que von Muffling avait décrit en 1828: un entraînement à la guerre et pas un jeu. Pour qu’il devienne ludique, il va falloir attendre l’entrée en scène d’un auteur aussi fantasque que pacifique: H.G. Wells.

Antoine Bourguilleau

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Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (64 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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