France

Christianophobie: les voies du seigneur sont tellement politiques

Adrien Bail, mis à jour le 23.12.2011 à 9 h 20

Civitas profite de l'indignation, souvent sincère, des catholiques face à la pièce Golgota Picnic. Avec un but: recruter pour que le national-catholicisme, orphelin depuis l'arrivée de Marine Le Pen, existe par lui-même.

Une manifestation contre la tenue de la pièce Golgota Picnic, le 11 décembre à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Une manifestation contre la tenue de la pièce Golgota Picnic, le 11 décembre à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

C’est de bonne foi que nombre de catholiques se disent blessés. Des fidèles de tous bords, pas seulement des intégristes, ont rallié le mouvement dénonçant la «chistianophobie».

Mouvement de protestation amorcé le 20 octobre avec les perturbations de la pièce de Roméo Castelluci, Sur le concept du visage du fils de Dieu. Les manifestations se sont poursuivies à Toulouse, où était jouée Golgota Picnic, de Rodrigo Garcia. Puis à Paris, où la pièce du metteur en scène argentin était donnée au théâtre du Rond-Point. Une autre manifestation «nationale» avait eu lieu le 29 novembre, à Villeneuve-d’Ascq (Nord).

Ce mouvement rassemble avec un certain succès, c’est inédit. Dans la rue, il prend l’allure d’une procession religieuse: on porte des croix, on prie le chapelet à genoux.

Cependant, en tête de cortège, la démarche de ses instigateurs tient plus de l’action politique que religieuse. Une action ancrée à l’extrême droite depuis de nombreuses années, et que certains assument parfaitement.

«Notre but est la reconquête des institutions, but éminemment politique.»

Difficile de faire plus clair que l’institut Civitas, présenté par lui-même sur son site internet.

Les héritiers de Jean Ousset

Civitas, qui mène le bal, est l’héritier de la Cité catholique. Créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par l’intellectuel français Jean Ousset, proche du maurrassisme, la Cité catholique entend alors promouvoir le renouveau chrétien de la France. Inspiré par les méthodes des communistes, son fondateur ambitionne de former les cadres de la société française, qui l’influenceront de l’intérieur.

Dès 1960, les cardinaux et archevêques de France (ce qui est aujourd’hui la conférence des évêques de France, CEF) a pris ses distances avec la Cité catholique.

Jean Ousset vient alors de publier, Pour qu’Il règne (1959) préfacé par Mgr Marcel Lefebvre, future figure de l’opposition au concile Vatican II.

A l’époque, l’Eglise de France met en garde contre plusieurs points s’écartant de la conception de «la vraie mission de l’Eglise»: la Cité catholique dit vouloir l’unité des catholiques, mais celle-ci tient plus de l’«uniformité», «d’une discipline toute militaire» qui ne retient qu’une option possible, celle de l’extrême droite. Et le mouvement est animé par un esprit «contre-révolutionnaire»:

«Le mal, l’ennemi à abattre, c’est la révolution. On entend par là au sens large toutes les erreurs, les courants de pensée qui tendent à rejeter Dieu, le Christ de la société; au sens précis, la Révolution de 1789, qui a incarné ces erreurs. L’Église apparaît comme la contre-Révolution, la lutte contre Satan, qui anime la Révolution.» (Mémoire de l’Assemblée des cardinaux et archevêques au sujet de la Cité catholique)

Dans les années 1950, des liens se sont également tissés entre la Cité catholique et des cercles d’officiers de l’armée française, classés à l’extrême droite.

L'influence du «front national belge»

Notamment en Algérie, comme l’analyse le sociologue Jacques Maître, où son action consiste à offrir une colonne vertébrale idéologique à une armée en mal d’une cause à défendre.

Civitas est né dans le sillage du schisme provoqué en 1988 par l’excommunication, par Rome, de quatre évêques prenant alors la tête du mouvement intégriste mené par Mgr Lefebvre. L’institut ne porte pas ce nom à l’époque, mais il existe de fait, et se reconnaît parmi les disciples de Mgr Lefebvre –contrairement à Jean Ousset, et à un autre institut, Ichtus, créé au même moment.

Aujourd’hui, l’ancrage politique de Civitas est incarné par son secrétaire général, Alain Escada. Alain Escada a débuté son parcours politique à la fin des années 1980 au sein de Pro Belgica, une organisation royaliste et unitariste belge (l’unitarisme prône le retour à l’Etat unitaire en Belgique, c’est-à-dire avant le fédéralisme instauré à partir de 1970). Il compte parmi les fondateurs en 1990 du parti Belgique Europe België (BEB), qui fédère des petits groupes nationaux-catholiques.

En 1995, après avoir connu l’échec aux élections législatives, il crée une dissidence de BEB, qui prend le nom d’Unie.

Unie rejoint alors le Front nouveau de Belgique (FNB), tout juste créé comme un «second front national belge». Celui-ci reçoit le soutien de Jean-Marie Le Pen, leader du FN en France.

Alain Escada devient le porte-parole du FNB. En 1999, il mène aux élections la liste Zut, dont le cœur du programme est la dénonciation de la corruption des élites politiques, et qui appelle à voter Front national.

A la fin des années 1990, Alain Escada est le président de Belgique et chrétienté, un lobby enregistré au Parlement européen, qui a fait de la lutte «contre l’islamisation» de l’Europe un thème de prédilection, et entend «poursuivre juridiquement les actes racistes anti-belges et anti-chrétiens».

Orphelin politique

«Alain Escada s’est aussi lié à la mouvance identitaire, et notamment Nation, “mouvement identitaire de Belgique francophone” créé en 1999. Nation était conduit par Hervé Van Laethem, qui dirigeait dans les années 1980-1990 le groupe extrémiste l’Assaut», explique Manuel Abramowicz, spécialiste belge de l’extrême droite [1]. Une délégation de Nation était présente lors de la manifestation du 29 octobre à Paris.

L’enjeu des manifestations de cet automne est lui aussi politique. Depuis un an, Civitas semble vouloir exister par lui-même. Car le national-catholicisme apparaît aujourd’hui comme un orphelin en politique. Manuel Abramowicz:

«Les catholiques étaient influents dans les années 1980-1990 au sein du Front national. Depuis, beaucoup ont quitté le parti, et le processus s’est accéléré avec l’arrivée de Marine Le Pen

La nouvelle présidente du FN est davantage engagée sur le terrain de la laïcité. Cette année, les actions organisées par l’institut et ses partenaires ont pris de l’ampleur.

Ainsi de l’action spectaculaire contre l’œuvre controversée Piss Christ d’Andres Serrano au festival d’Avignon, en avril.

Deux amalgames

«Dans la rue, il s’agit bien évidemment de protester, mais avant tout de recruter», insiste Manuel Abramowicz. Et recruter notamment au sein des organisations partenaires de Civitas, présentes dans les cortèges et tout aussi politisées. Comme Le Renouveau français, qui se revendique comme «contre-révolutionnaire et catholique». Ou bien les Jeunesses nationalistes, créées en septembre par un dissident du FN, exclu du parti.

«Nous sommes à la pointe d’un combat, mais nous ne sommes pas les seuls», insiste-t-on dans la présentation des formations proposées par Civitas. Mobiliser, toucher les catholiques au-delà de l’environnement naturel de la mouvance intégriste est un objectif à part entière.

Et la stratégie mise en place n’est pas sans succès. Elle est fondée sur deux amalgames: «Le terme de “christianophobie” a réussi à mettre sur le même plan les profanations de cimetières, les manifestations d’un laïcisme agressif, des pièces de théâtre offensantes en France… et les persécutions dont sont victimes des chrétiens dans certains pays du Moyen-Orient», analyse Nicolas Senèze, auteur de La Crise intégriste (2008) et journaliste.

Ces persécutions sont relayées sans relâche par des sites dédiés (Indignations, L’Observatoire de la christianophobie, etc.). Autant d’informations qui restent pourtant sensibles, par manque de moyens pour les vérifier et évaluer leur gravité.

Second amalgame: «Attaquer deux pièces, dont on sait que l’une ne cache pas son message antichrétien (Golgota Picnic), alors que l’autre s’en défend» et n’est pas si aisément condamnable. Manière de forcer les évêques à réagir –ils ne peuvent le faire que prudemment– tout en gardant une longueur d’avance. Pour s’afficher comme les seuls porte-parole du catholicisme.

Adrien Bail


[1] Manuel Abramowicz est le coordonateur de résistanceS, un observatoire de l’extrême droite en Belgique. Il est l’auteur de quatre ouvrages sur l’extrême droite et l’extrême gauche. De 1996 à 1999, il a été le correspondant pour la Belgique francophone de l’ouvrage Les Extrémistes en Europe, coordonné par le politologue Jean-Yves Camus. Retourner à l'article

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Journaliste
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