Sports

Richard Williams et Karl Behr, du Titanic à l'US Open

Yannick Cochennec, mis à jour le 26.12.2011 à 7 h 56

Tous deux rescapés du naufrage du Titanic, ils se sont retrouvés en quarts de finale de l'US Open deux ans plus tard.

RMS Titanic 4, WikimediaCommons

RMS Titanic 4, WikimediaCommons

Au début du printemps prochain, le 100e anniversaire du naufrage du Titanic, survenu dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, ne passera pas inaperçu. Trop de fantasmes, trop d’histoires à revisiter, des plus connues à celles qui le sont moins.

En 1955, Walter Lord, auteur américain, publia un livre à succès A night to remember (La nuit du Titanic en France), ouvrage de référence relatant la traversée du Titanic avec les témoignages de nombre de rescapés et sur lequel James Cameron s’est appuyé en partie pour écrire le scénario de son film. La première mouture du livre ne comprenait pas le récit de Richard Williams, passager du Titanic. Il n’apparut que dans le deuxième récit réactualisé de cette tragédie. Plus récemment est paru Starboard at midnight, signé Helen Behr Standford en hommage à ses grands-parents Karl Behr et Helen Newson également du célèbre voyage.

Destins croisés

Même s’ils étaient tous les deux en première classe lors de cette macabre odyssée, Richard Williams et Karl Behr ne se connaissaient pas quand est survenu le naufrage dont ils allaient réchapper miraculeusement. Un peu plus de deux ans plus tard, ils firent la plus étrange des rencontres: ils… s’affrontèrent en quarts de finale des Internationaux de tennis qui ne s’appelaient pas encore l’US Open. Cette année-là, en 1914, Williams remporta même le tournoi avant de récidiver en 1916. En 1957, Williams fut admis au sein du Hall of fame, célèbre musée du tennis honorant les champions. En 1969, à titre posthume, ce fut au tour de Behr d’être ainsi honoré.

Si la carrière de Behr se contenta d’une finale en double à Wimbledon en 1907, celle de Williams fut nettement plus prolifique. En dehors de ces deux titres du Grand Chelem acquis aux Etats-Unis en 1914 et 1916, il remporta quatre coupes Davis en tant que joueur, fut champion olympique en mixte en 1924 et assuma les responsabilités de capitaine de l’équipe américaine de coupe Davis de 1921 à 1925 puis en 1934.

Agé de 26 ans, Karl Behr, qui était avocat, se retrouva sur le Titanic… par amour. En voyage en France, il embarqua à Cherbourg pour poursuivre de ses assiduités celle qu’il convoitait, une amie de sa sœur, Helen Newsom, qui monta, elle, sur le bateau à Southampton, en Angleterre. Réfractaire à cette liaison, la mère d’Helen Newsom n’appréciait guère Karl Behr et c’est pour lui échapper qu’elle avait donc eu l’idée d’emmener sa fille avec elle et son deuxième mari loin des Etats-Unis lors d’une grande tournée en Europe. Le problème est que Karl Behr les avait suivis tous les trois et qu’il comptait bien ne pas les lâcher d’une semelle lors du voyage retour prévu sur le Titanic.

Comme le raconta Walter Lord, repris plus tard par Bud Collins, journaliste américain spécialisé dans le tennis, dans les colonnes de Sports Illustrated, Richard Williams, alors âgé de 21 ans, avait, lui, embarqué sur le Titanic à Cherbourg alors que cela n’était pas prévu. A l’époque, il vivait en Suisse avec son père, Charles, mais les deux hommes auraient dû rentrer plus tôt aux Etats-Unis où le fils devait intégrer Harvard. Une rougeole avait obligé Richard à différer son périple et c’est ainsi que les deux hommes se retrouvèrent sur le bateau maudit.

Canot de sauvetage et porte défoncée

Ce dimanche 14 avril 1912, tout le monde ou presque finissait de dîner encore quand survint la collision avec l’iceberg. Selon la légende rapportée par leur petite fille dans son ouvrage, Karl Behr et Helen Newsom dansaient au moment du choc. Très vite, avec la mère et le beau-père d’Helen, les deux tourtereaux se retrouvèrent sur le pont supérieur comme Behr en fit le récit six jours plus tard à une agence de presse. Mais à la surprise des deux hommes, qui pensaient dire adieu aux deux femmes, ils furent aussi admis dans le canot de sauvetage n°5 qui descendit vers la mer alors qu’il était loin d’être plein.

Pour les Williams, les événements furent nettement plus dramatiques. Peu avant minuit, l’iceberg heurta le navire et réveilla les deux hommes couchés dans leur cabine. Etrange destin que celui de Charles Williams, le père de Richard, qui, en 1880, avait été victime d’un autre naufrage, celui de l’Arizona, déjà dû à un iceberg. Mais cette fois, Charles Williams, qui répéta plusieurs fois à son fils que le Titanic ne pouvait pas couler comme l’Arizona, n’allait pas éviter la mort. Priorité ayant été donnée aux femmes et aux enfants, les hommes se voyaient refuser, pour la plupart, l’accès aux canots de survie. Face à la montée des périls et du froid, Richard et Charles réclamèrent sans succès l’ouverture du bar afin de refaire le plein pour se réchauffer.

Selon les propos rapportés par Lord, ils croisèrent alors un homme avec, dans les mains, un bout de glace laissé par l’iceberg –le seul bout de glace qu’ils virent cette nuit-là. Ils défoncèrent aussi une porte pour venir en aide à un passager prisonnier de sa cabine à la grande fureur d’un steward qui, ironie compte tenu des circonstances, menaça de les dénoncer (anecdote reprise par James Cameron dans son film). Tandis que l’inclinaison du bateau devenait dangereuse et que les eaux montaient, Richard vit soudain vaciller et s’effondrer l’une des cheminées du navire dont un morceau tomba sur son père qui disparut sous ses yeux pour de bon. Puis ayant compris qu’il n’avait plus d’autre choix, il se jeta à l’eau.

«Le navire glissa dans l'océan»

Il se confia en ces termes à Walter Lord:

«Une fois dans l’eau, j’ai retiré mes chaussures, mais je n’ai pas réussi à enlever mon manteau. Je me suis retourné pour regarder le bateau. La vue était extraordinaire. L’étrave s’enfonçait et la poupe s’élevait toujours plus haut vers le ciel. Soudain, elle a pivoté et a basculé lentement au-dessus de ma tête. Si elle était brutalement retombée dans l’eau, j’aurais été écrasé. En regardant au-dessus de moi, je voyais distinctement les trois hélices et le gouvernail qui se détachaient dans un ciel très clair. Le navire glissa dans l’océan. Sans bruit. Paisiblement

Si Karl Behr et ses proches étaient tirés d’affaire, ce n’était pas encore le cas de Richard Williams qui pataugeait dans une eau frigorifiée au milieu des cris des passagers qui, éparpillés, étaient en train de mourir autour de lui. Dans cette nage désespérée, il croisa aussi la route de Gamin de Pycombe, un bouledogue français, propriété de Robert Daniels, personnage qu’il avait côtoyé en première classe. «Plus le temps passait, plus les cris perdaient de leur intensité, confia-t-il. Cinq à dix minutes plus tard, tout était silencieux, l’océan était calme, un silence de mort.» Williams réussit alors à s’accrocher à la coque d’un canot de survie qui avait chaviré en compagnie d’une trentaine de personnes dont plus de la moitié périt jusqu’à l’arrivée des premiers secours au bout de six heures.

Contrairement à Jack Dawson, le personnage interprété par Leonardo Di Caprio dans le film, il fut sauvé et remonté à bord du premier navire sur place, le Carpathia, qui récupéra également Karl Behr et celle qui allait devenir son épouse quelques mois plus tard. Sur le bateau, devant l’état des jambes de Williams devenues deux morceaux de glace sans vie, un médecin demanda l’amputation immédiate. Ce que refusa le jeune joueur de tennis. Heureusement. «Quand je me suis retrouvé debout, c’était comme si des milliers d’aiguilles traversaient mes jambes», raconta-t-il.

Trois mois plus tard, Richard Williams remporta le championnat de Pennsylvanie, son état d’origine, avant donc d’affronter et de battre (6-1, 6-2, 7-5) Karl Behr en quarts de finale des Internationaux des Etats-Unis en 1914 dans un duel improbable disputé devant 4.000 spectateurs. Behr mourut en 1949 à l’âge de 64 ans, Williams en 1968 à l’âge de 77 ans. Williams, faut-il le préciser, reçut en France la légion d’honneur et la croix de guerre pour services rendus lors de la Première guerre mondiale à l’occasion de la Bataille de la Marne…

Yannick Cochennec

(Photo: R. Norris Williams, Wikimedia Commons)

Yannick Cochennec
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