Monde

Vaclav Havel, les souvenirs de velours

Daniel Vernet, mis à jour le 19.12.2011 à 13 h 07

De simples «promeneurs» qui, à l’heure dite, se retrouvent au pied de la statue qui domine cette large avenue. Puis des slogans apparaissent: «Jakes dehors!», «Vive Havel», «Svoboda». En 1989, la Tchécoslovaquie fait sa révolution.

Vaclav Havel en mars 2011. REUTERS/David W Cerny

Vaclav Havel en mars 2011. REUTERS/David W Cerny

Le nom de Vaclav Havel restera indissolublement lié à la «révolution de velours» qui a renversé le régime communiste en Tchécoslovaquie à la fin de 1989.

Auteur de nombreuses pièces de théâtre interdites, cet intellectuel, qui ne voulait pas «être roi mais au mieux faiseur de rois», a opposé les principes humanistes à l’absurdité d’un système imposé par deux fois à son pays, en 1948 avec «le coup de Prague» et en 1968 avec la répression du «socialisme à visage humain».

La Tchécoslovaquie –à l’époque le pays est uni, la séparation entre les Tchèques et les Slovaques n’interviendra que quelques années plus tard– a été prise dans la grande vague qui a submergé l’Europe sous domination soviétique à la fin des années 1980.

A leurs risques et périls

Elle n’a pas été aux avant-postes. La Pologne et la Hongrie ont monté la voie dès le début de 1989, suivies par les Allemands de l’Est qui, à partir de mai, ont commencé à manifester contre la falsification des élections municipales.

A leur manière, les Tchèques et les Slovaques ont illustré les clichés qui leur sont souvent accolés: lenteur, tendance à la passivité mais aussi sens de la dérision et de l’humour.

A l’inverse de ce «retard», ils peuvent se targuer d’avoir été des précurseurs. Après l’écrasement des révoltes polonaises et hongroises de 1956, ce sont eux qui ont repris le flambeau de la réforme en 1968, en essayant avec Alexandre Dubcek, de libéraliser le Parti communiste et le système socialiste. Les chars du Pacte de Varsovie, sous la direction de l’Union soviétique, ont mis fin à cette tentative.

Les intellectuels tchèques ne se sont pas découragés. En 1977, trois ans avant l’apparition du syndicat Solidarnosc en Pologne, ils ont revendiqué le respect des droits de l’homme en signant la Charte 77. A leurs risques et périls.

La plupart, dont Vaclav Havel, passeront par la case prison avant d’être privés de leurs moyens de subsistance.

Les dirigeants de Parti communiste tchécoslovaque, installés par les Soviétiques après la répression d’août 1968, restent traumatisés. Ils ont appris la leçon: toute tentative de desserrer les contraintes policières risque de terminer par leur élimination.

La secrétaire général du PCT est un dur, Milos Jacek, qui a joué un rôle dans la restauration post-68.

Appliquant le principe est-allemand selon lequel on n’est pas obligé de repeindre son appartement quand le voisin change la tapisserie, il se méfie de la perestroïka lancée en URSS par Mikhaïl Gorbatchev.

La presse officielle tchécoslovaque se déchaîne contre le «révisionnisme soviétique» et accuse les «camarades» polonais et hongrois de «brader le socialisme».

Mais la déferlante est trop forte. Elle prend la forme de ces Allemands de l’Est qui par dizaines de milliers se rendent à Prague avec l’espoir de pouvoir passer en Allemagne de l’Ouest.

Rien ne peut l'arrêter

Dans un premier temps, les dirigeants communistes de Prague et de Berlin-Est, unis dans leur refus de toute ouverture, bouclent les frontières.

Mais la pression est trop forte. Le gouvernement tchécoslovaque autorise les Allemands de l’Est réfugiés à l’ambassade de RFA à Prague à partir pour la Bavière. Après la Hongrie, le deuxième trou dans le rideau de fer est ouvert.

En octobre à l’occasion de la foire du Livre de Francfort, Vaclav Havel est couronné par le prix des libraires de la paix. Les autorités tchèques lui refusent le droit d’aller recevoir son prix. Le dramaturge est arrêté quelques jours plus tard.

Mais si les «Prussiens», comme on dit à Prague, ont eu le courage de se révolter contre le pouvoir, les Tchèques ne peuvent pas rester inactifs. 

Des anniversaires comme la fondation de la République en 1919, la répression de 1968 ou le soulèvement des étudiants contre les nazis en 1944 sont l’occasion de manifestations place Venceslas, dans le centre de Prague.

Ce sont d’abord de simples «promeneurs» qui, à l’heure dite, se retrouvent au pied de la statue qui domine cette large avenue. Puis des slogans apparaissent: «Jakes dehors!», «Vive Havel», «Svoboda» (liberté, qui est aussi le patronyme du président de la Tchécoslovaquie au temps du printemps de 1968).

La dérision n’est pas loin: «Nous ne permettrons pas la subversion de la République» proclame une banderole, en détournant un slogan du régime communiste.

Le 19 novembre, dix jours après la chute du mur de Berlin, est créé un Forum civique, sur le modèle de l’opposition est-allemande, à l’initiative de Vaclav Havel.

Malgré la répression policière, les manifestations restent pacifiques. Les opposants ont trouvé un nouveau moyen de clamer leur mépris des dirigeants. Ils agitent des clés pour leur signifier qu’ils n’ont plus qu’à prendre la porte.

En novembre, les manifestations sont quotidiennes. Elles rassemblent plusieurs centaines de milliers de personnes, dix fois plus qu’un mois avant.

Et maintenant?

Sous la pression de la rue et de la direction soviétique, le gouvernement accepte l’ouverture d’un dialogue. Le 24 novembre, tout le bureau politique du PC démissionne. C’est la fin des dirigeants mis en place par l’occupant soviétique en 1968 mais c’est insuffisant pour satisfaire les manifestants qui ne quittent pas la place Venceslas.

Ils veulent la fin du régime communiste, la reconnaissance des «erreurs» commises en 1968 avec l’invasion des chars du Pacte de Varsovie.

Ils obtiennent finalement l’une et l’autre, sans qu’un coup de feu ait été tiré. La «révolution de velours» l’a emporté. Le 29 décembre 1989, Vaclav Havel est élu président de la République tchécoslovaque. Il restera treize ans au Château, dont dix comme chef du seul l’Etat tchèque, après le «divorce de velours» en les Tchèques et les Slovaques.

Comme d’autres, la «révolution de velours» a-t-elle mangé ses enfants? Dans un sens, c’est le cas si l’on en juge par la corruption, les magouilles politiciennes du petit monde praguois comme par l’autoritarisme du successeur de Vaclav Havel à la présidence.

Mais les Tchèques peuvent aussi être fiers de s’être débarrassés par eux-mêmes et sans violence d’un régime qu’ils n’avaient pas choisi et d’être retournés dans cette Europe qu’ils n’avaient jamais voulu quitter.

Daniel Vernet

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Journaliste
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