Monde

Au Pakistan, un boulevard pour les islamistes

Françoise Chipaux, mis à jour le 06.05.2009 à 19 h 56

Alors que le gouvernement et la société civile ont du mal à contenir les islamistes, le président pakistanais se rend à Washington.

Sous intenses pressions américaines et alors que le président Asif Ali Zardari est attendu aujourd'hui mardi à Washington, l'armée pakistanaise a repris ses offensives contre les talibans dans deux districts proches de la vallée de Swat, à trois heures de route d'Islamabad. L'armée a aussi redéployé près de la frontière afghane les 6.000 hommes envoyés en novembre sur la frontière avec l'Inde après les attentats de Mumbai. Salués par les Etats-Unis, ces mouvements n'indiquent pas toutefois à ce stade un vrai changement dans la politique d'apaisement pratiquée par les autorités vis à vis des extrémistes islamistes de tous bords.

Malgré les débordements des talibans de Swat qui n'ont cure de respecter les clauses de l'accord de paix signé en février avec les autorités, ces dernières espèrent toujours sauver un arrangement qui a livré plus d'un million d'habitants d'une vallée autrefois hautement touristique au bon vouloir d'extrémistes qui interprètent à leur goûts les préceptes islamiques. Les négociations en cours se déroulent avec un religieux qui a dénoncé publiquement la Constitution du pays et jugé la démocratie comme un «système infidèle». Elles se déroulent aussi alors que dans le district voisin de Buner à 100km d'Islamabad, les canons de l'armée tonnent, jetant sur les routes des milliers de nouveaux réfugiés.

Au moment où les «Amis du Pakistan» réunis à Tokyo à la mi-avril promettaient cinq milliards de dollars d'aide et où le président Zardari assurait «être prêt à combattre» l'extrémisme islamiste, l'un des représentants les plus disert de cet extrémisme était libéré et reprenait en plein cœur d'Islamabad ses appels au Jihad. «Si le gouvernement veut la paix et la stabilité, il doit adopter le système islamique. Mais s'il choisit la voie de l'agression et de la force, cela aggravera la situation», affirmait dans son premier sermon après sa libération Maulana Abdul Aziz, l'ancien responsable de la mosquée rouge. En juillet 2007, les débordements des fidèles du religieux dans cette même mosquée avaient amené l'armée à intervenir faisant plus de 100 morts dans la capitale.

L'ambivalence continue des pouvoirs successifs vis à vis des extrémistes a permis à ceux-ci d'étendre non seulement leur territoire mais aussi leur influence créant un environnement de plus en plus sectaire qui rend difficile toute contestation de leurs actions. La terreur que pratiquent les militants islamistes restreints aussi les envies de tout ceux qui pourraient s'opposer à eux et ce d'autant plus que le soutien de l'Etat n'est pas garanti. En utilisant à leur profit les inégalités abyssales qui fracturent la société pakistanaise, les extrémistes s'assurent sans frais le soutien des déshérités qui n'ont rien à perdre à croire à la mise en place du nouvel ordre social qu'on leur promet.

Si les récents débordements des talibans et notamment leur entrée à Buner ont sonné l'alarme et amené à une prise de conscience plus grande du danger qu'ils représentent, on est encore loin d'un consensus sur la nécessité de les combattre sans répit. Les partis politiques s'observent, la société civile n'ose pas trop s'engager sur une cause encore controversée et plus grave, les autorités semblent tergiverser par crainte des retombées que pourrait déclencher une offensive générale contre les extrémistes. «En négociant avec eux, en temporisant, les autorités pratiquent la fuite en avant dans l'espoir de les contenir mais ceux-ci se sentent le vent en poupe et ne montrent aucun signe de conciliation», affirme un expert en sécurité.

Exprimées publiquement sur tous les tons, cajoleurs ou menaçants, les inquiétudes américaines compliquent une situation déjà extrêmement délicate. L'anti-américanisme est si prononcé que personne ne veut apparaître comme proaméricain en cautionnant des opérations qui pour la majorité sont entreprises pour satisfaire Washington. Nombre de Pakistanais sont convaincus que le militantisme islamiste est lié à la présence américaine en Afghanistan et qu'il suffirait que les Etats-Unis se retirent pour ramener la paix.

En dénonçant le gouvernement démocratiquement élu du président Asif Ali Zardari comme «fragile» et incapable d'assurer à sa population un minimum de services et privilégiant en contrepartie l'armée, le président américain Barack Obama ne rend service à personne. Pour être entreprise de façon efficace et durable, la lutte contre l'extrémisme islamiste exigera un consensus de tout le pays uni derrière son gouvernement.

Françoise Chipaux

Image de une: Talibans dans le district de Buner, fin avril 2009. REUTERS

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