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Les Américains ont-ils gagné la guerre d'Irak?

Départ des soldats américains sur la base de Sather en Irak le 14 décembre 2011, 	REUTERS/Shannon Stapleton

Départ des soldats américains sur la base de Sather en Irak le 14 décembre 2011, REUTERS/Shannon Stapleton

C’est fini. Est-ce que ça valait le coup? Le journaliste américain Fred Kaplan se pose la question.

Alors que les dernières troupes américaines viennent de quitter l’Irak (voilà une phrase dont bon nombre d’entre nous pensait qu’elle ne pourrait jamais être prononcée), deux questions viennent à l’esprit: la guerre en valait-elle à la peine? Et dans quelle mesure pouvons-nous estimer l’avoir gagnée?

Ces deux questions sont, naturellement, liées: la première traite des coûts et la seconde des bénéfices. Mais quel que soit le mode de calcul, il est clair que la décision d’envahir l’Irak fut une immense erreur stratégique – et que la politique poursuivie durant les premiers mois d’occupation a transformé l’erreur en catastrophe.

Si nous avions su, en mars 2003, que Saddam Hussein n’avait pas davantage d’armes de destruction massive que de liens avec al-Qaïda, il est évident que jamais le Congrès n’aurait autorisé la guerre. L’administration Bush a provoqué cette guerre sur la base de vagues suspicions. Ses principaux responsables les montèrent en épingle et gonflèrent artificiellement les signes d’une «possible menace», commettant ainsi une véritable ignominie historique.

En plus d’être une guerre inutile, l’attaque contre l’Irak fut coûteuse en termes de moyens, à une période où, en Afghanistan, un peu plus de ressources et d’attention aurait pu permettre d’abattre al-Qaida pour de bon et d’établir les bases d’une société civile plus stable. La décennie sanglante qui vient de s’écouler en Afghanistan (et également de l’autre côté de la frontière, au Pakistan) aurait sans doute pu être évitée.

Les décisions catastrophiques de Paul Bremer

La catastrophe commença cinq semaines après que les forces américaines soient entrées dans Bagdad et aient renversé le régime de Saddam: le dictatorial Paul Bremer édicta ses deux premiers ordres à la tête de l’Autorité Provisoire de la Coalition. Le premier interdisait à tous les membres du parti Baas d’occuper le moindre poste au sein de l’administration gouvernementale. Le second ordonnait la dissolution de l’armée irakienne.

Soudain, des dizaines de milliers d’Irakiens, pour la plupart jeunes et armés (et sachant où trouver des armes) furent jetés dans les rues, privés de tous leurs droits et, pour beaucoup, prompts à se rebeller contre les responsables de leur sort. L’insurrection débuta. Il n’y avait pas de forces de sécurité irakiennes pour la réprimer. La plupart des troupes américaines avaient été formées, comme on dit, à «casser des choses et à tuer des gens», une approche qui, face à une révolte de ce genre, n’avait pour seul effet que de jeter davantage de personnes dans les bras des rebelles.

Ce qui est tragique, c’est que tout ceci était non seulement prévisible, mais également prévu. Avant l’invasion, le Conseil national de sécurité avait tenu deux réunions importantes en présence du président George W. Bush, du vice-président Dick Cheney et de tous les membres du cabinet concernés. Lors de l’une de ces réunions, ils décidèrent unanimement la mise en place de tribunaux – identiques aux «commissions pour la vérité» tenues en ex-Union soviétique ou en Afrique du Sud post-apartheid – qui détermineraient quels membres du parti Baas pourraient conserver leurs postes.

Lors d’une autre réunion, ils se mirent également unanimement d’accord pour conserver l’armée irakienne, à l’exception de la Garde républicaine et des officiers les plus gradés – et un tri était envisagé parmi ces derniers. Lorsque Bremer édicta ses deux ordres, des équipes d’officiers américains travaillaient avec les généraux irakiens les plus coopératifs afin de remettre leurs unités sur pied.

Il est pour le moins étrange que près de neuf ans plus tard, nous ne sachions pas précisément qui est à l’origine de ces deux directives – ni pourquoi Bush (qui apprit leur existence comme chacun d’entre nous, en lisant le journal) ne les annula pas sur le champ. J’ai déjà évoqué ici l’hypothèse que le chemin mène à Rumsfeld, remonte à Cheney puis à Ahmad Chalabi, un Irakien en exil. Quoi qu’il en soit, il demeure ahurissant que Rumsfeld, en particulier – qui était si désireux de retirer le plus rapidement possible les troupes d’Irak dès le renversement de Saddam – ait accepté que soient énoncées des directives qui privaient l’Irak de tout moyen de maintenir l’ordre. Mêmes les remarques stupides qu’il lança lors d’une conférence de presse, où il minimisait les premier pillages («Ce sont des choses qui arrivent… la liberté c’est le désordre») ne peuvent expliquer l’idiotie crasse de cette décision.

Changement d'avis

Je dois reconnaître que j’ai fait partie de ceux qui ont soutenu l’invasion de l’Irak, du 5 février 2003, jour où Colin Powell fit sa présentation devant le Conseil de Sécurité de l’ONU (une présentation qu’il regretta par la suite) au 2 mars de la même année (deux semaines avant le début de la guerre), lorsqu’un article de George Packer, dans le New York Times, mentionna que le président Bush ignorait que l’Irak était composé de sunnites, de chiites et d’une importante communauté kurde, et ignorait davantage encore que le renversement de Saddam risquait de provoquer des tensions entre ces communautés qui pourraient déboucher sur une guerre civile. Le 5 mars, j’ai donc rejoint l’opposition en écrivant que «même si la guerre contre l’Irak était justifiée, l’administration Bush n’est pas en état politique, diplomatique et même intellectuel de la mener et de faire face à ses conséquences.»

Hier comme aujourd’hui, je ne m’enorgueillis guère d’avoir eu raison.

Il convient tout de même de dire que Bush changea radicalement d’approche à partir de la fin de 2006 et je dois également reconnaître que j’ai eu tort d’affirmer que ce changement de cap n’aurait aucun effet sur la guerre.

Ce changement de cap fut impulsé par trois décisions qui s’avérèrent cruciales. Il vira Rumsfeld et le remplaça par Robert Gates. Il attribua une quatrième étoile au général Petraeus et lui confia le commandement de toutes les troupes américaines en Irak. Et il ordonna l’envoi de 20.000 hommes supplémentaires pour mettre en place la nouvelle politique de contre-insurrection.

Il s’agissait d’un pari (C’est en ces termes que Thomas Rick l’évoqua). Même ceux qui le défendaient, ou du moins ceux que j’ai eu l’occasion de rencontrer à l’époque, pensaient qu’elle avait entre 10 et 20% de chance de réussir. Ces probabilités semblaient bien faibles au vu du risque encouru et c’est pourquoi j’avais alors écrit un article très critique sur cette décision (comme bien d’autres). J’admirais Petraeus et je comprenais la logique de sa stratégie, mais je pensais que cela ne marcherait pas, que la guerre était hors de tout contrôle et que continuer de verser du sang pour une cause perdue n’avait aucun sens.

Pari réussi

Pourtant, dès l’été 2007, il fallait être aveugle pour ne pas voir que des choses étaient en train de changer. Les pertes civiles étaient en net recul. Les milices chiites avaient disparu. De nombreux miliciens sunnites coopéraient à présent avec des soldats américains qu’ils tentaient de tuer quelques semaines auparavant et l’armée irakienne gagnait en effectifs et en compétence.

La politique ou les actions des Américains ne jouent qu’une part minime dans ces changements. De nombreux chefs sunnites – à commencer par ceux de la province d’Anbar, un des secteurs les plus violents de l’Irak – venaient de réaliser que les jihadistes étrangers, à qui ils étaient alliés, représentaient à présent une menace plus grande pour eux que les occupants et se tournèrent vers les troupes américaines pour obtenir leur aide. A peu près au même moment, le Premier ministre Nouri al-Maliki réalisa également que les milices chiites de Moqtada al-Sadr, avec qui il avait conclu une alliance, constituaient davantage une menace qu’un appui pour son régime et il se montra donc de plus en plus enclin à laisser les coudées franches aux Américains engagés dans leur lutte contre Sadr – ce qui poussa ce dernier à déclarer un cessez-le-feu.

Mais il fallut toute l’intelligence de Petraeus pour tirer partie de ce que l’on appela le «réveil d’Anbar» et pousser les chefs sunnites à travers l’Irak à suivre cet exemple. L’envoi de nouvelles troupes permit à son tour d’aider les nouveaux alliés sunnites à reprendre en main les territoires que les jihadistes avaient conquis. Au lieu de se trouver dans la situation de sécuriser une province puis de la quitter pour en sécuriser une autre, la donne changea avec la sécurisation simultanée de plusieurs provinces.

Petraeus a déclaré à de nombreuses reprises que l’objectif de ce renouveau de troupes et d’idées consistait à donner aux factions politiques irakiennes une zone de sécurité – un «espace de respiration» - afin qu’ils puissent s’atteler, en paix, à résoudre leurs querelles et à créer un gouvernement légitime et uni.

La réponse entre les mains des irakiens

Les troupes américaines ont joué un rôle dans ce mouvement, bien plus qu’on ne l’avait envisagé. Le problème actuel est aujourd’hui lié aux Irakiens eux-mêmes. Ils n’ont pas su tirer parti de cet espace de respiration. Les questions qui divisaient les partis en présence (c’est à dire, pour l’essentiel, les factions religieuses) continuent de les diviser aujourd’hui.

Il n’existe aujourd’hui aucun accord concernant le partage de la manne pétrolière. Les Kurdes et les Arabes sunnites s’affrontent pour savoir à qui doit revenir la ville de Kirkuk. Maliki lui-même a fait barrage à tous les efforts consistants à incorporer les miliciens sunnites légalistes au sein de l’armée irakienne.

La bonne nouvelle –due pour l’essentiel à la décision prise par Bush en 2006 ainsi qu’à la manière dont l’administration Obama a géré la transition depuis 2009 – est qu’un gouvernement irakien fonctionnel existe. On peut donc penser que ces problèmes pourront être résolus, essentiellement, par des moyens politiques.

La moins bonne, c’est que les différences entre les factions ne sont pas minces. Elles sont le reflet de questions plus centrales: réalité du pouvoir, partage des richesses et identité. L’incapacité à résoudre ces querelles sur le plan politique pourrait bien pousser les plus radicaux – qui sont nombreux – à reprendre les armes.

Aussi, la question de savoir si nous avons gagné la guerre d’Irak demeure sans réponse. Elle sera définitivement tranchée par les Irakiens eux-mêmes.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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