Penser la France
Quatre conceptions de notre pays s'opposent. On peut mourir pour un territoire, une culture ou des valeurs. Qui mourrait pour un hôtel?
- La garde républicaine défile le 14 juillet Jean-Paul Pelissier / Reuters -
En cette période de fêtes, où vont se multiplier les conversations en famille et entre amis, le moment est propice pour poser les fondements de projets d’avenir. Chacun, à un moment ou un autre de cette quinzaine, posera le bilan de l’année écoulée, prendra des engagements et fera la liste de ses projets pour l’année à venir. Chacun, pour en décider, se fondera sur une certaine conception de son identité, réelle et rêvée; sur ce qu’il croit essentiel à défendre et à conquérir: il faut savoir qui on est et qui on veut être, pour choisir qui on souhaite rester ou devenir; et comment y parvenir .
Il en va de même pour la communauté nationale: avant même de commencer à réfléchir aux choix que chacun devra faire au moment des prochaines échéances électorales, il faudrait oser expliciter l’idée qu'on se fait de la France, des valeurs qu’elle doit défendre, et de ce qu’elle doit devenir.
Aujourd'hui, quatre conceptions de notre pays s'opposent, définies chacune par ce qui, aux yeux de ceux qui la défendent, constituent l’identité du pays. Ces quatre conceptions, rarement explicitées, constituent en fait les soubassements de toutes les positions politiques possibles. D’elles découlent tous les projets politiques imaginables.
1 Un territoire
Pour certains, la France est d'abord définie par son territoire. C'est lui qu'il faut défendre et mettre en valeur. Pour ceux qui pensent ainsi, rien ne vaut plus que les frontières; rien n'est plus important que ceux qui sont nés sur ce territoire, qui en sont seuls propriétaires. La politique se réduit donc à sa mise en valeur, et à sa défense.
2 Une langue et une culture
Pour d'autres, la France est définie par une langue et une culture; ce sont elles qu'il faut défendre et promouvoir avant tout. Et pour cela, la priorité du politique doit aller à l'éducation, à la culture, à la défense de l’usage du français, à sa promotion dans le monde. Tout étranger est donc bienvenu à condition qu’il apprenne et parle parfaitement notre langue et qu’il accepte notre mode de vie; il faut en particulier attirer les meilleurs créateurs, les meilleurs étudiants.
3 Des valeurs universelles
Pour d'autres encore, la France est définie par des valeurs, qu'il faut défendre à tout prix, en France et ailleurs: la liberté, l'égalité, la fraternité, les droits de l'homme. Pour ceux-là, le plus important est de construire et de défendre un Etat de droit et un système économique et social conformes à ces valeurs, de les exporter, de construire une Europe et un monde conforme à ces idéaux.
4 Un simple lieu de vie
Pour d'autres encore, la France n’est plus définie que comme un simple lieu de vie, où chacun doit se sentir heureux et avoir des perspectives personnelles; et chacun doit se sentir libre d’en partir s'il n'en obtient pas ce qu'il en espère. Pour ceux-là, la France n’est qu’un hôtel parmi d’autres, avec lequel aucun client, aucun employé, n’a de lien particulier; et elle doit donc d’abord offrir, si elle veut retenir sa jeunesse, un bon système de santé, de sécurité et des emplois.
Chacune de ces façons de penser la France est apparue successivement, dans cet ordre, à diverses étapes de notre Histoire; chacune se nourrit de la précédente; elles sont de plus en plus virtuelles, de plus en plus abstraites, de moins en moins assumées, de moins en moins discutées: on peut mourir pour un territoire, une culture ou des valeurs. Qui mourrait pour un hôtel?
On ne peut espérer défendre simultanément ces quatre conceptions: la rareté des ressources force, plus que jamais, à des choix. A chacun de nous d’oser assumer ce que nous rêvons pour la France, avant de choisir son avenir.
Jacques Attali
Cet article est également publié par L'Express
Mis à jour le 19/12/2011 à 15h21















































En quelques lignes, vous décrédibilisez toute une génération de penseurs, en leur assénant du même coup une leçon d'écriture. Quelle concision (j'espère que vous n êtes pas payé au mot, pour vos interventions toujours trop courtes). Vous jetez une lumière nouvelle sur l'histoire récente des conflits (depuis, disons, le milieu du XIXè).
Ciselé, clair, pénétrant, humble, ce petit opus figurera, je l'espère, en bonne place dans la réédition entières de vos oeuvres que ceux qui, en France, pensent attendent certainement tous avec une impatience refoulée.
Merci, et bon noel à vous (Allez vous à l'étranger ?) U.
La France doit rester attirante pour gens les mieux diplômes (Français ou étrangers) par un mélange de territoire, culture, valeurs et offres d'emploi. Il ne faut pas perdre de vue qu'il y a d'autres pays où il faut mieux vivre qu'en France. Si le cadre de vie continue à se gâter, nombreux seront ceux qui partiront, surtout les jeunes diplomés. Quand cette situation se prolonge, le populisme et l'ignorance peuvent détruire les acquis actuels. Il y a qu'à voir ce qui se passe en Espagne, Portugal, Irlande, Islande, Grèce ou Italie et vous verrez ce qui arrive petit à petit à la France.
1. Un territoire?
Celui que l'on connait aujourd'hui a pris mille ans pour se dessiner ainsi, avec des agrandissements et des retraits successifs, parfois spectaculaires (empire napoléonien, empire colonial, Alsace-Lorraine), qui se poursuivent aujourd'hui (La Nouvelle-Calédonie en route pour l'indépendance, Mayotte nouveau département)...
Le territoire métropolitain, quant à lui, n'est stabilisé dans sa forme actuelle que depuis l'après-guerre (référendum sur la Sarre), soit moins de 60 ans! Et rien ne dit qu'il le soit pour toujours (rattachisme wallon, séparatismes corse ou basque)...
Et quel sens donner aujourd'hui à ce territoire, puisque toutes ses frontières ont été gommées à l'intérieur d'un espace plus grand, libre de circulation (Schengen) et d'installation (Union européenne)?
2. Une langue et une culture?
Une seule langue? Quid de l'étonnante persistance au 21e siècle des "autres" langues de la France: alsacien, corse, basque, breton et occitan?
La langue des seuls Français? Le français n'est-il pas aussi la langue maternelle de quelques Belges, Suisses et Québécois?
3. Des valeurs universelles?
Vous ne sentez comme une petite incohérence à vouloir fonder une identité française, c'est à dire une spécificité, sur des valeurs universelles, par définition non spécifiques, puisque universelles?
L'identité que l'on peut fonder sur de telles valeurs ne peut être qu'elle-même universelle, c'est à dire internationaliste (aujourd'hui, on dit plutôt mondialiste, voire alter-mondialiste)...
Pour ce qui est des valeurs universelles défendues par la France (Liberté, Égalité, Fraternité), revues et corrigées par les démocraties modernes (état de droit, droits de l'Homme, respect des minorités, droit international, etc.), elles sont peu ou prou partagées par l'ensemble du "camp occidental" (si ce n'est plus), chacune des nations ayant apporté sa pierre à l'édifice. Les Français abuseraient à vouloir tirer la couverture à eux.
4. Un hôtel?
J'imagine que vous voulez souligner par là qu'une certaine ouverture des frontières pour le voyage ou la migration (quoique pas pour tout le monde), l'accroissement des échanges (économiques, culturels, universitaires...), le formidable développement du tourisme international (là encore, pas pour tout le monde) et des moyens de communication et de circulation, doivent forcément conduire un certain nombre de gens à relativiser une conception autrefois plus fermée de l'identité nationale.
Des étrangers peuvent vivre en France sans être Français, ou bien en le devenant, et idem pour des Français qui s'installent à l'étranger (en grand nombre d'ailleurs, ce qui est une nouveauté pour un pays qui fut très peu une terre d'émigration dans son passé).
5. Un cocktail!
Qu'est-ce que la France, qu'est-ce qu'être Français? Mettez tout ce que je viens de dire précédemment dans un shaker, agitez bien et servez. Notez toutefois que le cocktail risque d'avoir un goût très différent pour chacun.
La question de l'identité nationale est l'exemple même d'une donnée complexe, et donc difficile à saisir, voire carrément insaisissable, à fortiori à travers une approche simplificatrice.
Sur ce bonnes fêtes de fin d'année. ;-)
Certes, mais cela ne nous dit pas pourquoi la France voudrait retenir sa jeunesse. Est-ce qu'on ne confond pas ici la cause et la conséquence ?
Si la France avait des emplois (dignes de ce nom) à offrir à sa jeunesse, on comprendrait à la fois pourquoi elle tiendrait à la retenir et comment elle pourrait y arriver.
Mais justement, si elle n'a rien à leur offrir, on se demande pour quelle raison elle voudrait les retenir.
Ici, les moyens se confondent avec les besoins : si on a besoin des jeunes on les paye et ils restent. Si on en a pas besoin on ne les paye pas, et alors pourquoi devaient ils rester ?
Les jeunes ne peuvent rester en France que pour des mauvaises raisons. Parce qu'il n'y a rien ailleurs non plus, essentiellement. Par exemple les génies de la finance qui ont perdu leurs emplois à Londres après la crevaison de la bulle qu'ils avaient aidé à gonfler.
Il n'y a pas de bonne raison de rester dans un pays où on préfère maintenir les jeunes au chômage (non indemnisé) jusqu'à 25 ans plutôt que de laisser partir les vieux à la retraite. Il n'y a pas de bonne raison de rester dans un pays où on préfère voir les jeunes crever sur le trottoir plutôt que de baisser la rente des propriétaires en place en autorisant la résorption de la pénurie de logements. Il n'y a pas de bonne raison de rester dans un pays où l'État ne construit plus que des prisons pour loger la jeunesse.
Quant à mourir pour la France...Cela reviendra peut-être un jour, des jeunes prêts à mourir pour la France. Ce jour là les bourgeois devront s'expatrier : pour la France, eux n'ont jamais consenti le moindre sacrifice, alors ne parlons même pas de leurs vies.