France

Fofana: justice ou vengeance?

Alexandre Lévy, mis à jour le 04.05.2009 à 19 h 02

Face à la multiplication des provocations du principal accusé, la présomption d'innocence est mise à mal.

«En vingt ans de carrière, je crois que je n’ai jamais rencontré un tel connard». Dans l’avion chargé de ramener Youssouf Fofana en France, l’un des policiers de la police judiciaire française dressait ainsi en une phrase le profil du principal accusé dans l’affaire Ilan Halimi. En cavale à Abidjan, ce dernier était appréhendé quelques jours auparavant par la police ivoirienne qui l’a interrogé en présence de deux enquêteurs de la Brigade criminelle que Fofana aurait traité d’emblée de «chiens» en les menaçant de mort.

Une fois en France, le chef du «gang des barbares» s’est employé à insulter et dénigrer les magistrats, avant de s’en prendre à ses avocats, usant plus de 37 juristes désireux de le défendre. L’un d’entre eux, Me Philippe Missamou, m’a montré quelques-uns des courriers que lui a adressé un Fofana qui a toujours précisé être «sain d’esprit» (ce qui a été confirmé par l’expertise psychiatrique). Les missives écrites à la gloire de la lutte palestinienne étaient accompagnées de dessins de pénis et de propos obscènes destinés à… Madame Missamou.

Si quelqu’un pouvait encore avoir un doute sur l’attitude de Youssouf Fofana, l’ouverture, le 29 avril, du procès du gang devant la cour d’assises pour mineurs de Paris lui aura apporté un cruel démenti. Le principal accusé s’est, dès le premier jour, attribué le nom «d’Arabs» (acronyme «d’africaine révolte armée barbare salafiste») et a annoncé pour date et lieu de naissance le jour de la mort d’Ilan Halimi, le 13 février 2006 à Sainte-Geneviève-des-bois. Le lendemain, il aurait menacé de mort les jurés et insulté les parties civiles; un scénario qui, à quelques nuances près, se serait reproduit au troisième jour.

Ajouté aux agissements antérieurs du gang de barbares, le comportement du principal accusé a, en toute logique, mortifié la famille d’Ilan Halimi et électrisé un peu plus l’atmosphère déjà très tendue autour et dans le Palais de justice de Paris. Que cela soit lors des manifestations ou devant la cour d’assises, dans les médias communautaires ou les forums Internet, une question s’est alors rapidement invitée dans le débat, et pas uniquement dans les milieux juifs: celle de la peine de mort. Lors d’émissions de radio de grande écoute, des Français lambda se sont prononcés pour le rétablissement de la peine capitale; d’autres ont évoqué avec insistance la «loi du talion». Le chroniqueur Méir Ben-Hayoun a publié un long article sur le site de la Ligue de défense juive (LDJ) appelant la communauté à se mobiliser pour la «réhabilitation exceptionnelle et provisoire de la peine de mort pour les assassins d’Ilan». «Gilles», un autre «auteur» fréquemment publié par la LDJ, lui a rappelé néanmoins qu’il s’agissait d’un «principe barbare et bien éloigné de l’idée de justice» et que l’Etat d’Israël, abolitionniste, n’a appliqué la peine de mort qu’une seule fois, à l’égard d’Adolph Eichmann, en 1962, pour son rôle dans l’extermination des Juifs. Mais c’est bien le premier article qui, à en juger par les réactions, semble avoir été plébiscité par les lecteurs. Toujours est-il que le groupe sur Facebook appelant à l’application de «la peine de mort à l’égard de Youssouf Fofana et du gang des barbares» ne compte que douze membres, contre plus de14.000 pour celui qui demande la «perpétuité».

A peine leur procès ouvert, les membres du gang seraient-ils déjà condamnés par la presse et opinion publique, notamment pour ce qui concerne la «circonstance aggravante» d’antisémitisme? Un personnage abject ne mérite pas forcément une justice expéditive. Juriste pointilleux et auteur du blog Diner’s room, «Jules» (il souhaite conserver l’anonymat) a sursauté à la lecture de l’éditorial de Libération du 29 avril dans lequel Laurent Joffrin affirme qu’llan Halimi a «bien été enlevé, séquestré, torturé, assassiné, parce qu’il était juif». Des propos qui, selon lui, «heurtent la rigueur du droit et les principes du procès équitable». «Présumer l'assassinat antisémite passe bien rapidement sur la complexité d'une affaire qui connaît de nombreux auteurs et complices, pour des actes distincts, avec des motivations diverses», poursuit l’auteur.

Sur la complexité, «Jules» n’a certainement pas tort: vu le nombre des accusés (vingt-sept), la cour devra établir avec précision la qualification de chacun des actes criminels commis et leurs auteurs. Actes de torture ou de barbarie? Violences ou actes de torture volontaires ayant causé la mort sans intention de la donner? Meurtre? Assassinat? En fonction aussi du mobile retenu, ces qualifications pénales ne sont pas punissables de la même façon: réclusion à perpétuité, trente ou quinze années de prison… Sans parler des «petites mains» du gang qui sans avoir pris une part active dans le calvaire d’Ilan ont, par leur participation et leur silence, rendu cette entreprise criminelle possible. Sur le reste, peut-on vraiment reprocher à la presse de se prononcer, comme l’opinion publique, sur une affaire où la part de doute est de plus en plus réduite, à mesure que le principal accusé se dévoile et les éléments à charge se font jour?

Alexandre Lévy

Photo Reuters/Benoit Tessier, les avocats de Youssouf Fofana dans la salle du procès.

Alexandre Lévy
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