Monde

Saveur de fin de règne pour Juan Carlos

Bruno Tur, mis à jour le 18.12.2011 à 9 h 04

En pleine crise économique, les Espagnols ont de moins en moins confiance en l’institution monarchique.

Lunettes de soleil et oeil au beurre noir pour Juan Carlos, le 29 novembre 2011 à Madrid. REUTERS/Sergio Perez

Lunettes de soleil et oeil au beurre noir pour Juan Carlos, le 29 novembre 2011 à Madrid. REUTERS/Sergio Perez

Lunettes de soleil et œil au beurre noir. Le look est insolite pour le roi d’Espagne, mais c’est ainsi qu’il est apparu en public fin novembre. La version officielle dit que sa majesté s’est pris une porte en plein visage.

Mais l’image est surtout en harmonie parfaite avec la période difficile que traversent le monarque et l’institution qu’il dirige. Car l’année se termine mal pour lui, et celle qui vient ne devrait rien arranger.

Pourtant, 2011 aurait dû être l’année des célébrations, trente ans après la tentative spectaculaire de coup d’Etat en Espagne: dans un discours historique, le jeune roi avait alors assis son image de dirigeant démocrate bien décidé à tourner la page du franquisme.

Son rôle pendant la Transition démocratique a donc servi de base pour affirmer sa crédibilité et pour entretenir sa réputation.

En février dernier, les médias, la classe politique et l’ensemble de la société espagnole avaient commémoré cet anniversaire. Juan Carlos lui-même s’était rendu au Parlement espagnol pour évoquer l’événement avec d’autres personnalités.

Peut-être s’était-il souvenu qu’en cette même année 1981, il s’était déjà pris une autre porte, celle en verre de la piscine de la Zarzuela, sa résidence. Mais tous les anniversaires ne sont pas bons à célébrer et, de toute façons, du côté de la Zarzuela l’esprit n’est pas à la fête ces derniers temps.

Un budget opaque 

Car quelque chose est en train de changer en Espagne vis-à-vis de la famille royale. La Famille Royale, c’est avant tout une institution définie par un décret royal (2917/1981) et qui est financée par de l’argent public.

Outre le roi et la reine, en font partie l’héritier du trône Felipe, sa femme Letizia, la princesse Elena, la princesse Cristina et son mari Iñaki Urdangarín, et tous les petits-enfants de Juan-Carlos et de Sofía.

Pour faire fonctionner sa troupe, Juan Carlos reçoit chaque année une enveloppe de plusieurs millions d’euros des caisses de l’Etat qu’il dépense et répartit à sa guise, sans rendre de comptes.

D’ailleurs, on ne sait pas grand-chose de la fortune des Bourbon et de celle personnelle du Roi qui, à un moment, a été estimée à presque 2 milliards d’euros par la revue Forbes. Izquierda Unida (gauche) a d’ailleurs lancé ces derniers jours une pétition pour réclamer à la Maison Royale plus de transparence sur son budget, ses revenus, son patrimoine et le rôle de chacun de ses membres.

Apparemment conscients de ce manque de transparence, les responsables de la communication de la Maison Royale sont à l’origine ces jours-ci d’un beau cafouillage qu’ils ont essayé, tant bien que mal, de rectifier: la Zarzuela a d’abord envisagé que les infantes Elena et Cristina puissent «sortir» de la Famille Royale et, donc, ne plus recevoir d’argent public. Le lendemain, démenti de la même équipe.

De toute évidence, on se pose beaucoup de questions du côté de la résidence royale. Et on se sait pas trop comment gérer la crise.

Si le train de vie des Bourbon inquiète les Espagnols, si le roi et ses équipes sont à cran, c’est que l’affaire Urdangarín est venue discréditer l’image d’une famille et d’une institution modèles.

L’époux de la princesse Cristina et donc gendre du roi est fortement soupçonné de s’être considérablement enrichi en détournant des fonds publics lorsqu’il travaillait à l’institut Nóos.

Officiellement, Juan Carlos a toujours veillé à maintenir ses proches loin du monde des affaires. Après s’être séparée de son époux, l’infante Elena avait lancé une entreprise de conseil. Mis au courant, le roi lui avait immédiatement ordonné de la dissoudre.

Pas étonnant, donc, que le roi soit fortement agacé par Iñaki Urdangarín: face aux révélations de la presse, il a été forcé de réagir et Urdangarín a été écarté de tout acte officiel. Mais que savait déjà le roi en 2009, lorsque sa fille et son gendre ont curieusement quitté Barcelone pour s’installer à Washington?

Une presse moins conciliante

 La couverture de l’affaire par les médias est d’ailleurs un signe des changements qui se sont opérés en Espagne vis-à-vis des Bourbon.

Pendant longtemps, la famille royale espagnole a bénéficié d’une sorte de pacte de silence de la part de la presse. Dans un pays où la «presse du cœur» tirait à des millions d’exemplaires, cette «immunité» était du pain béni pour un roi qui a toujours voulu défendre une image de droiture et de modernité, pour lui-même comme pour l’ensemble de l’institution monarchique.

Pour satisfaire leur curiosité, les Espagnols n’avaient que des rumeurs à se mettre sous la dent. Celle sur les infidélités conjugales du roi, avec l’actrice Barbara Rey par exemple. Celle sur l’accident de jeu, confirmée depuis, pendant lequel Juan Carlos tua d’un coup de feu son frère cadet, Alfonso.

Rumeurs ou vérités passées sous silence, le développement d’Internet et la création de forums comme cotilleando ou de blogs comme celui de l'ancien député Iñaki Anasagasti remettent en question l’image exemplaire du roi et de sa famille. Anasagasti a d’ailleurs consacré un livre aux secrets du roi.

La presse contribue de plus en plus à la remise en cause de l’image des Bourbon. Il y a d’abord eu les premiers signes d’une distanciation, essentiellement à la fin des années 2000.

En 2006 par exemple, l’hebdomadaire El siglo de Europa s’interrogeait déjà sur Urdangarín. En 2008, la reine Sofía avait pris position contre l’avortement et le mariage homosexuel, ce qui avait provoqué un scandale et poussé la Maison Royale à publier un communiqué officiel qui accusait la journaliste ayant recueilli ces propos de les avoir détournés. L’état de santé du roi, qui s’est dégradé ces dernières années, a aussi suscité l’interrogation des journalistes.

Une perte de confiance de la part des Espagnols

Mais que pensent les Espagnols de la monarchie? En 1997, ils lui donnaient une note de 7,48 sur 10. En 2011, cette évaluation est passée à 4,89 sur 10.

La crise économique y est sûrement pour quelque chose. Mais il ne faut pas sous-estimer l’érosion de l’image de la famille royale, d’autant plus que la mauvaise note donnée par les Espagnols date d’octobre 2011, avant que l’affaire Urdangarín ne soit rendue publique.

A gauche, de plus en plus de voix se font entendre pour réclamer l’avènement de la IIIe République. Mais la Couronne a encore de beaux jours devant elle car ni le PP (droite) ni le PSOE (socialistes) ne remettront en cause le régime monarchique parlementaire bien ancré par la Constitution.

Le 24 décembre, comme chaque année, le roi Juan Carlos s’adressera à ses sujets à la télévision publique. Il les invitera à être courageux face à la crise. Il insistera sur le respect des Institutions et sur son attachement à la Constitution.

A presque 74 ans, dont 36 passés au pouvoir, son discours est maintenant bien rodé. Mais les apparences ne doivent pas tromper: ce sera un roi plus fragilisé que jamais qui présentera ses vœux aux Espagnols.

Bruno Tur

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