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Cancers et prothèses mammaires: quand le doute ronge

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.12.2011 à 15 h 49

Aucun lien de causalité n’a été démontré, mais les autorités sanitaires françaises sont profondément embarrassées.

Un chirurgien place des implants mammaires, à Caracas en 2009. REUTERS/Jorge Silva

Un chirurgien place des implants mammaires, à Caracas en 2009. REUTERS/Jorge Silva

On estime que 500.000 femmes sont, en France, porteuses de prothèses mammaires. Combien sont-elles, aujourd’hui, dans l’inquiétude ou dans l’angoisse? Ces prothèses ont été implantées pour des motifs esthétiques ou dans le cadre de la reconstruction de leur silhouette après une ablation chirurgicale rendue nécessaire du fait d’une tumeur cancéreuse du sein. Sont-elles ou non dangereuses?

L’émotion collective va croissant, au rythme des informations concernant l’augmentation du nombre de cas de cancers identifiés chez des femmes porteuses de prothèses en silicone fabriquées par la société marseillaise Poly Implant Prothese (PIP). On ne dispose d’aucune certitude pour établir une association statistique –ni a fortiori un lien de causalité– entre prothèse mammaire et risque accru de cancer; une donnée bien établie dans la littérature médicale internationale mais que les autorités sanitaires française ne semblent pas être en mesure de faire entendre.   

Au 15 décembre, huit cas de cancer avaient été «signalés» chez des femmes porteuses de prothèses mammaires PIP. Selon le Pr Jean-Yves Grall, directeur général de la Santé, avaient été recensés cinq cas cancers du sein (de type adénocarcinome), deux cas de cancers du système lymphatique (un lymphome rare du sein et un lymphome de l'amygdale) ainsi qu’un cas de leucémie. A la demande de Xavier Bertrand, ministre en charge de la Santé, un «comité de suivi» des 30.000 femmes porteuses de prothèses mammaires de la marque incriminée et dont on sait qu’elles peuvent être défectueuses s'est réuni le 14 décembre.

L’initiative de Xavier Bertrand et les chiffres rendus publics par le directeur général de la Santé ne doivent pas pousser à des conclusions par trop hâtives. Les cancers dont il est fait état ne peuvent être tenus pour la conséquence des prothèses. Mais l’inverse ne peut pas non plus être démontré.

Une femme sur dix, a, a eu ou aura un cancer du sein

«Nous n’avons pas d'a priori sur le lien de cause à effet. Nous savons que ce sont des prothèses frelatées», a précisé le Pr Dominique Maraninchi, aujourd’hui directeur général de l'Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé) par ailleurs ancien responsable de l'Institut national du cancer (Inca). Le Pr Maraninchi a rappelé qu’en France «une femme sur dix a, a eu ou aura un cancer du sein». Aux huit cas officiellement signalés il faut ajouter un cas diagnostiqué dans le Gers concernant une femme décédée et qui a été à l'origine de l'ouverture d'une information judiciaire à Marseille sur les prothèses de PIP.

Selon l’Afssaps, les implants tenus pour frauduleux auraient, dans 80% des cas, été posés à des fins esthétiques et dans 20% des cas pour reconstruction. Le comité de suivi recense actuellement tous les cas de cancers survenus chez les femmes potentiellement concernées et l'Inca émettra dans quelques jours une série de recommandations aux professionnels de santé sur la meilleure conduite à tenir, notamment au plan chirurgical (retrait ou pas). Un numéro vert (0800 636 636) a été mis en place et plus de 5.000 appels ont été reçus en deux semaines. 

La direction générale de la santé a demandé à tous les chirurgiens et médecins concernés de contacter leurs patientes porteuses qui ont de prothèses PIP, ce qui ne semble pas avoir été toujours effectué. L'association PPP  (de défense des porteuses de prothèses de la marque PIP) et l’association du Mouvement de défense des femmes porteuses d'implants et de prothèses (MDFPIP), présentes à la réunion du comité de suivi réclament –pour l’heure en vain– la prise en charge du remplacement des prothèses posées pour raisons esthétiques. Le retrait est pris en charge pour toutes les femmes, mais le remplacement des implants de marque PIP n'est pris en charge qu'en cas de chirurgie réparatrice du cancer du sein.

Le début de l’affaire date de mars 2010 quand l’Afssaps a demandé le retrait du marché des implants mammaires en gel de silicone de  Poly Implant Prothese. L’Agence avait alors été alertée par des chirurgiens plasticiens confrontés à des ruptures de l'enveloppe prothétique, rupture plus fréquente chez les implants PIP.

Lors de leur inspection du site de production, les inspecteurs Afssaps avaient pris conscience que le gel de silicone utilisé était différent de celui qui avait été déclaré lors de la mise sur le marché. La firme est donc aujourd’hui soupçonnée d’avoir trompé pouvoirs publics et médecins sur la nature exacte des produits commercialisés.

Pas de lien de cause à effet pour le moment

Initialement, l’Afssaps n’avait recommandé qu’une simple surveillance clinique et le retrait de la prothèse uniquement en cas de fissure ou de rupture. Depuis mars 2010, 523 retraits de ces prothèses ont été recensés. En novembre dernier on apprenait la mort, due à un lymphome, d'une femme porteuse d'une prothèse PIP. La famille de la victime portait plainte, persuadée que la prothèse était impliquée. Depuis, le parquet de Marseille a reçu plus de 2.000 plaintes de porteuses de prothèses mammaires et a ouvert une information judiciaire pour «blessures et homicide involontaire».

Rarement une crise sanitaire n’a, en France, vu un tel décalage entre le port d’un matériel médical et une série de pathologies diagnostiquées chez des personnes porteuses de ce matériel. Les quelques affaires précédentes concernaient des matériels, prothèses de hanche ou pace-makers cardiaques notamment. Ces matériels présentaient objectivement des risques pour ceux qui en étaient équipés et leur remplacement ne posait pas de problèmes particulier.

Mais rien ne dit ici, en l’état actuel des données, que le caractère défectueux des prothèses PIP puisse être impliqué dans l’apparition des lésions cancéreuses observées. La complexité tient ainsi à l’absence de relation démontrée de causalité doublée de l’absence d’une possible démonstration objective que cette causalité ne peut exister.

Les seules données statistiques fiables dont on dispose émanent des recherches faites par la Food and Drug Administration (FDA) américaine. En 2008, quelques interrogations –non conclusives– avaient été émises dans les colonnes du Journal of American Medical Association. Puis la FDA avait publié sur son site  en janvier dernier les résultats d’une recherche exhaustive concernant les implants mammaires et certains lymphomes rarissimes (dits «à grandes cellules»). Aucune conclusion n’avait pu être tirée quant à un lien de causalité.    

L'effet pervers du principe de précaution

Mais cette situation se complique aujourd’hui de l’omniprésence, du moins dans le paysage sanitaire français, du principe de précaution. Il faut y ajouter son corollaire: la tendance marquée des administrations centrales et des agences de sécurité sanitaire à l’absence totale de prise de risque. Une tendance également présente à l’échelon des responsables politiques. Tous, aux différents échelons, gardent en mémoire les conséquences judiciaires des affaires du sang et de l’hormone de croissance contaminés; le sang par le VIH, l’hormone par le prion pathologique responsable d’une forme de la maladie neurodégénérative de Creutzfeldt-Jakob.

Reste, dans un tel contexte, les inquiétudes et les angoisses des femmes porteuses de prothèses mammaires et de leurs proches. Des femmes et des hommes à qui les pouvoirs publics semblent comme incapables de tenir un discours à la fois raisonnable et rationnel n’excluant nullement la complexité et les incertitudes scientifiques qui prévalent dans un tel dossier.   

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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