Life

Torture: tous complices de Bush

Jacob Weisberg, mis à jour le 06.05.2009 à 7 h 07

Les Américains soutenaient la politique du président Bush.

Le recours à la torture sur les présumés terroristes après le 11-Septembre a d'ores et déjà sa place au Temple de la honte de l'histoire américaine, aux côtés des «Aliens and Sedition Acts» (les lois sur les étrangers et la sédition de 1798), de l'internement des Japonais pendant la seconde guerre mondiale et des excès du Maccarthisme. On dirait que même les sociétés libérales connaissent de temps en temps des spasmes d'autoritarisme. C'est ce qui se passe après de tels épisodes, quand le pays retrouve la raison, qui en dit le plus sur la nation en question. Nous avons trahi nos idéaux: comment est-ce que nous assumons?

Parmi ces taches de notre histoire, la situation actuelle rappelle surtout le confinement forcé des Nippo-Américains après Pearl Harbor. Comme pour la politique de torture de George Bush, c'est d'une panique collective consécutive à une attaque surprise qu'est née la décision de Franklin Roosevelt de déplacer plus de 100.000 personnes (la plupart étaient des citoyens américains) dans des camps isolés à l'ouest du pays. Expulser les descendants de Japonais de leur maison était à la fois une politique présidentielle et une volonté populaire. L'opinion publique à l'époque a très peu contesté cette décision de Roosevelt et le Congrès a adopté une loi pour la soutenir.

Quand la menace étrangère s'est estompée, la Cour suprême a limité la portée de cette mesure; en 1945, Roosevelt l'a complètement annulée. Les détenus ont alors reçu 25$ et un ticket de bus pour rentrer à la maison. L'Amérique a compris qu'elle avait fait quelque chose de très, très mal et a décidé d'oublier. Il a fallu attendre 1983 pour qu'une commission d'enquête reconnaisse officiellement que ces détentions étaient «injustes et motivées par le racisme plutôt que par une vraie nécessité militaire».

Contrairement à l'internement des Japonais, les tortures par l'eau (les simulations de noyade) ont été décidées et menées en secret. N'empêche que là aussi, il s'agit d'une politique de l'Amérique, pas seulement de Dick Cheney. Le Congrès était au courant de ce qui se passait et n'a pas bronché. L'opinion publique aussi savait. A partir de 2003, il fallait être aveugle pour ne pas comprendre que les Etats-Unis torturaient ces combattants ennemis présumés. C'est donc une très mauvaise idée de poursuivre en justice ceux qui sont les plus directement responsables. Il ne s'agit pas seulement de déterminer qui a fait quoi dans l'administration Bush mais aussi d'assumer une vérité: nous avons été collectivement complices des décisions.

On a commencé à entendre parler par-ci par-là de la légitimité de la torture rapidement après les attentats du 11 septembre. La théorie de la bombe à retardement a été popularisée dès novembre 2001 avec la série «24 heures chrono». Dans une chronique de Newsweek ce même mois, mon collègue Jonathan Alter estimait que nous devrions penser à «transférer certains suspects chez des alliés qui sont moins chochottes» (il a ensuite changé d'avis). Alan Dershowitz a plaidé pour que la torture soit légitimée par le biais d'un système de mandats judiciaires. «Les interrogateurs américains doivent utiliser n'importe quelles méthode coercitive du moment qu'elle fonctionne », a écrit quelques années plus tard Mark Bowden dans le magazine The Atlantic - il parlait plus particulièrement du cas de Khalid Cheikh Mohammed. Et ce sont des paroles de libéraux. Les conservateurs ont eu encore moins de scrupules.

Concernant les tortures, nos meilleurs journalistes d'investigation avaient découvert l'essentiel bien avant que le pays ne réélise George W. Bush en 2004. En décembre 2002, Dana Priest et Barton Gellman ont révélé sur la une du Washington Post que les interrogateurs américains employaient des techniques «insistantes et contraignantes» et qu'ils envoyaient les prisonniers vers des endroits comme l'Egypte, où encore moins de règles s'appliquaient - une pratique connue sous le nom de «rendition».

«Tous les responsables de la sécurité nationale interviewés pour l'article ont défendu l'utilisation de la violence contre les prisonniers, la qualifiant de juste et nécessaire», ont expliqué les journalistes. «Ils étaient convaincus que les Américains les soutenaient.» Ils n'avaient pas tort.

Le journaliste Seymour Hersh a fait éclater le scandale d'Abou Ghraib dans le New Yorker en avril 2004. En mai, le New York Times révélait que la CIA avait fait subir des simulations de noyade à Khalid Cheikh Mohammed. En juin, le Washington Post dévoilait en exclusivité l'existence d'une note interne du Département de la Justice assurant que les interrogateurs de la CIA ne pouvaient être poursuivis pour avoir torturé des détenus. Le même mois, Newsweek nous apprenait que les avocats de Dick Cheney avaient déclaré que la torture par l'eau était une pratique légale et acceptable. Avec le rapport de la Croix Rouge publié récemment par Mark Danner dans la New York Review of Books et les nouvelles notes internes rendues publiques par l'administration Obama, nous avons découvert d'autres détails sordides sur cette affaire; mais fondamentalement, ils ne nous ont rien appris que nous ne savions déjà.

Comme pour l'internement des Japonais, la politique de torture de Bush n'a pas été sérieusement contestée par les autres branches du gouvernement. Même si Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants, prétend qu'elle ne savait rien, tout porte à croire qu'elle et d'autres membres de longue date des comités de renseignements du Congrès étaient, à partir de fin 2002, largement informés sur l'utilisation de la simulation de noyade et d'autres méthodes coercitives. Selon un responsable cité dans le Washington Post, «personne n'a protesté ni ne s'en est inquiété. Le mot d'ordre, c'était "On se fout de ce que vous faites à ces gars du moment que vous obtenez les infos dont vous avez besoin pour protéger les Américains"». En septembre 2006, le Congrès a adopté le Military Commissions Act (la loi sur les commissions militaires), pour protéger les interrogateurs américains de potentielles poursuites en cas de torture. Ted Kennedy a déposé un amendement pour que la simulation de noyade soit considérée comme un crime mais le Sénat l'a rejeté.

En 2008, cinq ans après que la torture par l'eau a cessée d'être utilisée, les Démocrates ont finalement eu le courage de voter une loi limitant les techniques d'interrogatoire à celles listées dans le Manuel de terrain de l'armée américaine. Bush a mis son veto, et les parlementaires ne sont pas passés outre.

Le président Obama a fait le principal: il a mis fin à la politique de Bush autorisant la torture et a déclaré, notamment lors de sa conférence de presse du 29 avril, que c'était incontestablement mal. Nous avons désormais besoin d'une audience publique, par le biais d'auditions du Congrès et peut-être aussi par la mise sur pied d'une commission à haut niveau - elle pourrait par exemple être dirigée par Jack Goldsmith et Philippe Zelikow, deux anciens membres de l'administration Bush qui s'étaient courageusement opposés à la torture et à ses justifications de complaisance. Mais des poursuites judiciaires seraient légalement et politiquement trop compliquées, et moralement trop faciles. Ce n'est pas en jugeant George Bush et ses hommes que nous serons lavés de ce que nous avons laissé faire.

Jacob Weisberg

Cet article publié le 2 mai sur slate.com a été traduit par Aurélie Blondel

Jacob Weisberg
Jacob Weisberg (43 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte