Monde

Ce que l'Allemagne ne comprend pas

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.12.2011 à 14 h 31

Angela Merkel devrait relire Thomas Mann. L'Allemagne ne peut, seule, vaincre l'autre esprit du monde. Les marchés gagneront (et les Chinois aussi).

Angela Merkel en juin 2011 au Bundestag. REUTERS/Tobias Schwarz

Angela Merkel en juin 2011 au Bundestag. REUTERS/Tobias Schwarz

L'Allemagne a raison sur beaucoup de sujets, monétaires et économiques, mais elle a toujours eu une lacune: une vision régionale du monde. Une lacune aujourd'hui très grave, peut-être mortelle pour l'Europe.

Angela Merkel, pourtant née sous le joug d'un empire et qui devrait donc craindre la puissance des forces telluriques, en représente une caricature. Elle n'a, au fond, pas compris ou pas admis la logique et la force des marchés financiers. Elle n'est pas la seule.

Le chancelier Helmut Schmidt, déjà, parlait des traders comme des «gnomes de Zürich». Wolfgang Schäuble, l'estimable ministre des Finances, va plus loin en dénonçant dans un article du Zeit:

«La cupidité sans limite, la recherche de profits toujours plus élevés sur les marchés de capitaux qui ne sont pas pour rien dans la crise bancaire et économique, puis plus tard celle de pays entiers, à laquelle nous sommes confrontés depuis 2008.»

Et de mettre en garde: «Nous devrions nous engager à limiter la croissance économique dans nos pays occidentaux» car ils ont atteint un certain degré de «saturation».

Ces propos méritent examen. Ils sont profonds. Il y a d'abord l'allusion étonnante pour un membre de la CDU à la «décroissance» des écologistes radicaux. On ne la comprend qu'en ayant à l'esprit l'arrière-plan de l'idéologie germanique de l'idéal de «Natur».

Parallèlement, ils remontent à l'Allemagne webérienne racontée par Thomas Mann d'un capitalisme naissant qui se veut modéré, d'une bourgeoisie qui commerce mais qui se méfie de l'argent parce qu'il enivre et pousse à rêver de puissance. Etre puissant, sentiment antichrétien, dont les Allemands protestants et éduqués qui parlent «hochdeutsch» (haut allemand) savent qu'ils doivent se méfier...

Cette Allemagne-là est admirable. Mais elle s'aveugle en refusant de voir que beaucoup d'autres, païens ou vulgaires, ne résistent pas à la puissance de l'argent. Les Américains en premier. Bref, les marchés financiers. Sans parler des Chinois. Dès septembre 2008, Angela Merkel a minoré la crise des subprimes parce que c'était, au fond, la crise d'un autre monde que le sage monde allemand.

La chancelière a été sur les freins pour tout: le sauvetage des banques, l'aide à la Grèce, le Fonds européen de stabilité, l'engagement de la BCE. Elle a compris, il y a un mois, que la posture défensive était perdante, et qu'elle devait prendre l'initiative d'introduire l'esprit de la Réforme dans ce monde latin. Rigueur et discipline. Mais maintenant que c'est fait, elle pense que cela suffit. Les marchés financiers seront vaincus. Cela prendra peut-être «des années», admet-elle, mais avec le temps, leur irrationalité sera défaite par la sagesse.

Pour un modèle de modernité européen

Angela Merkel devrait relire Thomas Mann. L'Allemagne ne peut, seule, vaincre l'autre esprit du monde. Les marchés gagneront (et les Chinois aussi). Ils gagnent quotidiennement. Un Français, Jean-Paul Chifflet, le directeur général du Crédit Agricole SA, le disait sans détours dans Les Echos:

«Il faut arrêter en France et en Europe de se voiler la face. Le financement de l'économie [par les banques] va diminuer.»

En clair, l'économie va dépendre de plus en plus des marchés et pas de moins en moins! Le païen anglo-saxon écrase le protestant germanique.

Voilà pourquoi une Europe uniquement allemande est gravement menacée. La rigueur budgétaire est nécessaire comme politique mais pas comme idéologie.

Comment en sortir? On peut être pessimiste si cela relève du dialogue des religions: entre le pape et Luther, aucune synthèse n'a jamais été trouvée. Si l'Allemagne accepte de venir sur le terrain du pragmatisme, tout est possible. Mais encore faut-il que le monde latin l'occupe et avance des arguments sérieux.

Or, et on ne le dira jamais assez, c'est là le fond du problème: la France n'a plus d'idée européenne. L'Allemagne n'a pas d'idée du monde, il faut lui en soumettre une, mais la France est incapable de livrer le début du commencement d'une théorie de la mondialisation, sauf à radoter que l'Europe doit dépenser et se protéger. Argument papal, non recevable outre-Rhin.

Qu'est-ce qu'un modèle de modernité européenne intégrant les deux nouvelles puissances réelles d'aujourd'hui, les marchés financiers et la Chine? Il n'y aura pas d'Europe sans réponse aux questions en profondeur d'un Schäuble. Le dialogue franco-allemand doit rénover l'idée de justice sociale, de solidarité entre générations, de capitalisme modéré. Et vite. Tous les jours, l'autre monde écrase l'Europe, la France et l'Allemagne.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte