France

Internet, téléphonie mobile: les pauvres captent mal

Yann Thompson, mis à jour le 21.12.2011 à 9 h 09

L'accès aux nouvelles technologies n'est plus un luxe mais un moyen de s'en sortir. Au-delà des expériences –peu concluantes– de tarif social, observateurs et acteurs associatifs insistent sur une carence: l’accompagnement.

Une jeune femme téléphone, à Belgrade. REUTERS/Marko Djurica

Une jeune femme téléphone, à Belgrade. REUTERS/Marko Djurica

Un luxe, l’accès aux nouvelles technologies? Détrompez-vous: pour la majorité des personnes démunies en France, c’est devenu une nécessité.

«Il est impossible de chercher du travail sans un accès à Internet», insiste Bernard Benhamou, délégué aux usages de l’Internet auprès du ministère de la Recherche. «Ce qui était possible il y a cinq ans, notamment pour les emplois peu qualifiés, ne l’est plus aujourd’hui.» Les offres de Pôle emploi sont désormais centralisées en ligne, avec pour corollaire «de moins en moins d’offres affichées aux murs des agences», constate Joël Lemahieu, militant du mouvement ATD Quart-Monde dans le Nord. «Il n’y en a parfois plus du tout ici, à Armentières.»


Internet est également crucial pour la recherche d’un appartement. A Paris en particulier, les annonces en ligne partent en quelques heures.

Internet est aussi un puissant générateur de lien social, que ce soit sur les forums, les réseaux sociaux ou les sites de rencontres, où chacun peut se présenter sous son meilleur jour.

«Plus généralement, Internet donne accès à un nombre insoupçonné de renseignements», soulève Joël Lemahieu. «Sans le Net, on perd cette autonomie et on devient dépendant des autres», ajoute-t-il.

Tarif spécial RSA

Conscient du poids des nouvelles technologies dans le budget des plus démunis, le gouvernement est passé à l’offensive cette année. Opération «tarif social». En mars, l’Etat a signé avec neuf opérateurs une convention instaurant le label «tarif social mobile», proposé aux bénéficiaires du RSA. L’offre est plafonnée à 10€ TTC par mois sans engagement et doit garantir un minimum de 40 minutes de communications et 40 SMS.

Prochaine étape, le «tarif social Internet». «Il sera lancé en février 2012», assure-t-on au cabinet d’Eric Besson, ministre chargé de l’Economie numérique. Seul Orange s’est porté volontaire pour proposer cette offre, qui donnera accès en illimité à Internet et à la téléphonie fixe pour moins de 23€ par mois sur l’ensemble du territoire.

Favorables à l’initiative, les associations de consommateurs font aujourd’hui part de leur désillusion. «Les tarifs proposés ne sont pas plus avantageux que le marché mobile low cost, où l’on trouve des offres similaires», note Olivier Gayraud, chargé de mission à la CLCV. «Et on peut déjà formuler le même reproche pour le tarif Internet, du moins pour les zones dégroupées.»


A l’UFC Que Choisir, le directeur adjoint du département études Edouard Barreiro regrette le manque de souplesse des offres sociales. «Les populations fragiles ont une consommation irrégulière et certains ne peuvent pas payer tous les mois, relève-t-il. Il faudrait donc leur permettre de consommer selon leurs besoins, et surtout les aider à conserver leur numéro s’ils ne rechargent pas.»

Pschiiitt Telecom

Dans les faits, le tarif social mobile est déjà un flop. Bouygues Telecom et SFR refusent de communiquer leurs chiffres, mais Orange reconnaît que son offre «n’a été pour l’instant souscrite que par quelques milliers de personnes», sur un total de 1,565 million de bénéficiaires du RSA. Même constat chez l’opérateur virtuel Zéro Forfait, qui a lancé son offre au mois de mai.

«Nous espérions 40.000 abonnés de plus, nous n’en avons eu que 5.000», déplore son président Patrick Gentemann. La faute selon lui au gouvernement, «qui n’a communiqué dessus qu’à la presse, pour vanter son action sur le pouvoir d’achat».

Sur Internet comme dans les agences, difficile de trouver trace de ce nouveau label violet. «Faute de marge sur le tarif RSA, les opérateurs ne peuvent pas consacrer de budget de publicité à ces offres», explique-t-on au cabinet d’Eric Besson. «C’est au gouvernement de communiquer pour eux, notamment auprès des travailleurs sociaux.» Un effort jusque-là bloqué au stade des intentions. Chez les titulaires du RSA, le tarif social mobile reste donc largement méconnu.

Fourmilière de projets

La fracture numérique n’est-elle pour autant qu’une question de tarif? Non, répondent en chœur les observateurs et acteurs associatifs, pour qui la priorité est peut-être ailleurs: l’accompagnement.

Chargé d’une formation «informatique pour tous» à ATD Quart Monde, Joël Lemahieu est confronté à un public de néophytes, parfois illettrés.

«Leur problème n’est pas forcément de s’offrir une connexion Internet, mais tout simplement de pouvoir s’en servir», rapporte-t-il. «Ce sont ces gens-là qui tournent en rond autour des bornes Internet à Pôle emploi ou dans les CAF, dans l’espoir qu’un agent vienne les initier à la recherche sur ordinateur.»

Pour Pascal Plantard, anthropologue des usages des technologies de l’information, ces personnes «trouvent rarement des agents disponibles» et ont alors deux options:

«Se couper du système ou se rendre dans un espace public numérique.»

«Les EPN sont des lieux d’accompagnement gratuit qui existent dans presque chaque collectivité locale», explique ce chercheur à l’université de Rennes 2. On en recense plus de 4.000 à travers la France. Le public peut s’y initier aux nouvelles technologies avec l’aide d’animateurs multimédia, et ainsi entrer dans la société connectée.

Soucieux d’accompagner ces personnes, le monde du numérique social en France fourmille d’initiatives.

En partenariat avec de nombreuses organisations d’insertion, l’association Reconnect offre aux personnes en situation précaire un numéro de téléphone couplé à une boîte vocale, afin de leur permettre de rester joignables et de rappeler gratuitement leurs interlocuteurs.

A Paris, Emmaüs Défi s’est associé à SFR pour expérimenter une carte prépayée d’une heure pour cinq euros. Invités à renouer avec l’usage du mobile et à gérer leur consommation, 1.300 personnes bénéficient aujourd’hui de ce programme.

Et à Marseille, la fondation Abbé-Pierre vient de lancer son premier «coffre-fort électronique», remède efficace contre les papiers égarés ou abimés. Cette tablette permet aux sans-abris de scanner leurs documents administratifs et de les conserver en ligne, en lieu sûr.

Au RSA avec un iPhone

A l’image de nombreux bénéficiaires du RSA, Olivier Launey, 47 ans, n’attend pas d’être sauvé par la technologie.

Cet habitant du 13e arrondissement de Paris en fait même un usage minimal: quelques mails, quelques messages sur Facebook... Son dernier achat de carte prépayée remonte à «septembre ou octobre». Son téléphone? Un iPhone 3G, «trouvé par terre en faisant du vélo»! «C’était il y a plus d’un an, j’y ai mis ma SIM, ça a marché, je l’ai gardé.»


Et si l’avenir des plus démunis passait par l’iPhone? Délégué aux usages de l’Internet, Bernard Benhamou annonce un basculement inéluctable vers les smartphones et les tablettes.

«Cela vient d’avoir lieu aux Etats-Unis, où le temps passé sur des applications mobiles est depuis peu supérieur au temps passé sur le web via des PC.»

Créateur du portail d’applications citoyennes Proxima Mobile, il estime que les personnes défavorisées doivent pouvoir profiter des dernières technologies.

«Toujours aux Etats-Unis, les smartphones ont été depuis quelques années le principal outil de réduction de la fracture numérique, assure-t-il. C’est ce vers quoi nous devons tendre, car ce public n’a pas toujours de connexion fixe au réseau et a besoin de mobilité.»

Pour son prochain tarif social, le gouvernement sait donc où chercher.

Yann Thompson

Infographies: Fred Hasselot

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