Economie

Peur de l'inflation: les Allemands ne sont pas hantés par la République de Weimar

Ann-Christin Meermeier, mis à jour le 15.12.2011 à 5 h 39

S'ils rejettent massivement la hausse des prix, ce n'est pas seulement à cause de l'hyperinflation des années 1920, associée à la montée du nazisme.

Des billets de banque utilisés pour couvrir un mur en Allemagne en 1923, époque où ils coûtaient moins cher que le papier peint. Georg Pahl/Deutsches Bundesarchiv via Wikimedia Commons

Des billets de banque utilisés pour couvrir un mur en Allemagne en 1923, époque où ils coûtaient moins cher que le papier peint. Georg Pahl/Deutsches Bundesarchiv via Wikimedia Commons

Dans les débats autour de la crise de la dette européenne, il y a un trait de caractère que l’on attribue souvent aux Allemands: la peur de l’inflation.

Selon une étude menée par l’institut Ifop pour la fondation Jean-Jaurès et la fondation allemande Friedrich-Ebert, respectivement proches du PS et du SPD, 77% des Allemands veulent effectivement que la BCE «continue d'avoir pour principale mission de lutter contre l'inflation et la hausse des prix». 48 % des Français, en revanche, pensent qu’elle devrait avoir pour principale mission de favoriser la croissance économique.

Les médias se contentent souvent de chercher des raisons de cette peur dans l’histoire allemande à l'époque de la République de Weimar. L’hyperinflation du début des années 1920, avec un taux d'inflation de 244% en 1920 et de... 1.870.000.000% en 1923, aurait gravement marqué la mémoire collective, écrivaient récemment par exemple les quotidiens TAZ et Handelsblatt.

Le comportement des Allemands serait encore façonné par une période où le pain se payait en brouettes de billets et où leurs arrière-grands-parents ont perdu leur épargne. Cette inflation et ses conséquences sont considérées comme des facteurs importants de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, en 1933.

En 1948, vingt-cinq ans après cet épisode, un autre événement aurait bouleversé les Allemands: à la suite de la réforme monétaire et du lancement du deutschemark, les épargnants n’ont pu garder que 6,5% de leur fortune. Une argumentation que l’on retrouve chez certains commentateurs français, comme l’ancien ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement sur son blog:

«Elle [l’Allemagne, NDLR] résiste car elle a dans sa mentalité un blocage très ancien qui résulte de la confiscation des avoirs en banque des épargnants en 1948 quand on a créé le deutschemark.»

Et l’essayiste Caroline Fourest explique sur Le Monde:

«C'est bien l'inconscient allemand et sa peur panique de l'inflation —associée à la montée du nazisme— qui bloque aujourd'hui l'imagination européenne.»

Un taux de 6% est déjà limite

L’historien allemand de l’économie Werner Abelshauser reconnaît qu’il existe une vraie peur de l’inflation:

«Chaque semaine, je reçois plusieurs appels téléphoniques d’entrepreneurs qui veulent savoir comment ils peuvent se protéger contre l’inflation.»

Mais selon lui, l’attribuer uniquement à l’histoire de l’Allemagne est bien trop simple. «Il est difficile de dire pourquoi les Allemands ont une si grande peur de l’inflation», dit-il. Le chercheur ne nie pas les raisons historiques, mais objecte que d’autres pays auraient également connu des épisodes d’hyperinflation. «La France a vécu une telle période dans les années 1950 et 1960: l’inflation était à deux chiffres pendant des décennies», raconte-il.

Cependant, pour les Allemands, un taux d’inflation de 6% serait déjà à la limite du supportable tandis que les Français et les Italiens commenceraient à stresser face à un taux à deux chiffres. Quand il donne son séminaire sur l’inflation, le macro-économiste Oliver Holtemöller montre ainsi aux étudiants un exemplaire de Bild daté de 2005: le quotidien populaire le plus lu d’Allemagne titrait «Inflationsangst in Deutschland» («Craintes sur l'inflation en Allemagne») –en raison de l'augmentation du prix du pétrole, la hausse des prix s’élevait alors à 3%. «Un quotidien français n’aurait jamais titré de la même façon», croit l’économiste, selon qui «les Allemands ont raison de se méfier de l’inflation», drogue qui ne peut soulager l’Etat qu’à court terme.

Les Allemands craignent le risque

Pourquoi alors cette différence importante entre les pays? Parce que les Allemands épargnent beaucoup et ne consomment pas assez, un reproche encore récemment formulé à demi-mot par Christine Lagarde? En apparence, ils sont effectivement les épargnants les plus assidus: une étude menée par l’assureur Allianz confirme que la moitié des Allemands met tous les mois de l’argent de côté, un comportement que seulement un Français sur cinq partage.

Selon Oliver Holtemöller, «économiser de l’argent est un comportement raisonnable car la population allemande est en moyenne plus âgée que celle de la France». A cause d’un taux de natalité bas, l’Allemagne est, avec un âge moyen de 44,2 ans, le pays le plus âgé de l’Union européenne.  

Pour Rolf von Lüde, sociologue à l’Université de Hambourg, il est clair que les Allemands font de l’économie d’une façon très conventionnelle et qu’ils craignent, pour cette raison, un quelconque risque et une inflation qui grignoterait leurs économies. «Les pays anglo-saxons aiment plus le risque», constate le chercheur. Il a également découvert que les familles allemandes qui ont contracté un emprunt pour devenir propriétaire le remboursent le plus vite possible, même si une inflation latente diminuerait la somme. Contracter des dettes serait quelque chose de mal vu.

Perspectives stables et calculs à long terme

A cet égard, il n’est pas surprenant que la majorité des Allemands s’oppose à l’idée que la Banque centrale européenne rachète les dettes des pays en crise, tant la Bundesbank, leur banque centrale, qui a servi de modèle à la BCE, fait figure de garant de la politique de stabilité. Créée en 1958, la «Buba» a toujours gardé son indépendance face à l’Etat.

Selon Werner Abelshauser, le public allemand, attaché à la séparation des pouvoirs, tient à cette institution et n’a jamais voulu qu’elle fonctionne comme «financier de l’Etat»: «Les Allemands se sentiraient dupés si elle devenait l’instrument de la politique», explique l’historien.

En général, Werner Abelshauser estime que la crainte de l’inflation en Allemagne est plutôt liée au fait que l’économie a toujours été fondée sur des perspectives fixes et des calculs à long terme, ce qui est favorable aux exportations, un de ses points forts (l’Allemagne a dégagé de janvier à août un excédent commercial de plus de 100 milliards d’euros, contre un déficit de plus de 58 milliards pour la France). L’inflation serait considérée comme un élément perturbateur, qui trouble considérablement les prévisions des exportateurs allemands. Selon l’historien, la peur a donc des raisons bien plus pragmatiques qu’historiques:

«La maintien de la stabilité fait partie de notre culture de l’économie, elle n’est pas exclusivement dû aux expériences des années 1920.»

Ann-Christin Meermeier

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