Monde

Syrie: la France monte au front

Daniel Vernet, mis à jour le 14.12.2011 à 3 h 31

Activisme à propos de Kadhafi, impuissance vis-à-vis d'el-Assad? Paris est face à une situation bien plus complexe. Le Quai d'Orsay est pourtant décidé à faire entendre sa voix. Faute de mieux.

«Continuez à regarder, nous saignons.» Des manifestants à Kafranbel, en Syrie, le 6 décembre 2011. REUTERS

«Continuez à regarder, nous saignons.» Des manifestants à Kafranbel, en Syrie, le 6 décembre 2011. REUTERS

En Syrie, la France est en première ligne. A tous le sens du terme. Elle est visée sur le front voisin du Liban où cinq de ses soldats servant dans la force de l’ONU ont été blessés la semaine dernière par le Hezbollah, le bras armé de Damas. Elle est à la manœuvre à New York, au Conseil de sécurité, pour tenter d’obtenir une condamnation du régime syrien par la communauté internationale, malgré les vetos russe et chinois.

Pour le moment, l’escalade est verbale. Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, qui a déjà contesté la légitimité de Bachar el-Assad, n’a pas hésité à mettre en cause le régime syrien dans l’attentat qui a visé les soldats français de la Finul au Sud-Liban.

A l’ONU, le représentant de la France –il est connu pour son franc-parler– a brisé les tabous diplomatiques. Gérard Araud a qualifié de «scandale» le silence du Conseil de sécurité alors que la haute-commissaire pour les droits de l’homme a déploré plus de 5.000 morts et plus de 14.000 arrestations depuis le début des manifestations, au mois de mars.

Ces fortes paroles ont plusieurs fonctions. Elles visent d’abord à illustrer la déclaration d’Alain Juppé, selon laquelle la France ne pratique pas le deux poids deux mesures dans la défense des droits de l’homme. La France qui a été à la pointe du combat contre le colonel Kadhafi accusé de vouloir massacrer ses opposants ne peut pas donner l’impression d’inactivité quand le régime syrien envoie ses chars contre des manifestants pacifiques. Elles sont ensuite un substitut à une action plus radicale, mise en œuvre en Libye, mais apparemment impossible en Syrie.

Une situation plus complexe qu'en Libye

A six mois d’intervalle, le contraste est saisissant entre l’activisme de Nicolas Sarkozy à propos de la Libye et le sentiment d’impuissance concernant la Syrie. Il ne s’agit pas d’un changement d’orientation de la diplomatie française ou de la manifestation d’une certaine indulgence envers des dirigeants que le président de la République avait commencé à courtisé au début de son quinquennat. Plus simplement, la prise en compte d’une situation plus complexe.

La France peut s’abriter derrière la Ligue arabe, comme elle l’avait d’ailleurs fait pour la Libye. L’intervention armée contre Kadhafi avait été approuvée, sinon demandée, par l’organisation des pays arabes. En Syrie, il n’en est rien.

La Ligue, dont un démocrate tunisien remarquait récemment qu’elle comptait dans ses rangs une majorité de régimes autoritaires, souhaite envoyer des observateurs pour surveiller les violations des droits de l’homme et assurer le départ des personnes qui veulent quitter le pays vers les voisins, la Jordanie ou la Turquie.

C’est aussi le sens des couloirs humanitaires proposés par Alain Juppé, lors d’une récente visite à Ankara. Ces couloirs humanitaires devraient permettre l’évacuation des populations menacées par la répression, notamment depuis la ville d’Homs où les manifestations sont les plus dures.

L'impasse

Mais Bachar el-Assad ne veut accepter des observateurs que si les Occidentaux et la Ligue arabe reviennent sur les faibles sanctions infligées à son pays. L’impasse est donc totale.

La Russie, suivie par la Chine, bloque non seulement toute action musclée en Syrie, mais s’oppose à toute résolution du Conseil de sécurité condamnant le régime Assad. Elle le fait au nom de plusieurs considérations. Elle défend des intérêts immédiats car la Syrie est sa seule alliée sûre au Proche-Orient, un point d’appui stratégique et un débouché pour ses ventes d’armes.

Elle a également été échaudée par l’affaire libyenne. Elle a laissé passer une résolution prévoyant une zone d’interdiction aérienne et elle s’est retrouvée avec une intervention militaire de l’Otan. Elle considère donc que toute résolution du Conseil risque de nouveau d’être interprétée de manière extensive par les Occidentaux pour se débarrasser d’un régime ami de la Russie. On ne l’y reprendra plus, assure le Kremlin.

Dans ces conditions, la France ne peut guère faire autrement que d’assister, amère, à la poursuite de la répression. Amère ne veut pas dire inactive. Elle a mobilisé ses partenaires européens et ses alliés américains. Elle appuie les efforts de la Ligue arabe et elle a noué des contacts étroits avec la Turquie, en tentant de lui faire oublier l’opposition de Nicolas Sarkozy à la candidature turque à l’UE.

Ankara a lâché son voisin syrien et ne croit plus aux velléités réformistes du régime. La condamnation de la Syrie par le Conseil de sécurité serait la prochaine étape de cette lente montée aux extrêmes. Mais toutes ses manœuvres ont jusqu’à maintenant été vaines. Bachar el-Assad croit dans la répression pour affaiblir et diviser les opposants et compte encore des soutiens à l’intérieur, comme à l’extérieur, qui, espère-t-il, lui épargneront le sort des despotes arabes balayés depuis le début de l’année.

Daniel Vernet

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte