Sports

La boxe sous le tapis

Yannick Cochennec, mis à jour le 19.12.2011 à 18 h 45

Le noble art ne séduit plus. La faute à une longue liste d'erreurs accumulées depuis 20 ans.

L'Argentin Sergio Martinez s'entraîne à Madrid en novembre 2011. REUTERS/Juan Medina

L'Argentin Sergio Martinez s'entraîne à Madrid en novembre 2011. REUTERS/Juan Medina

Le report, du 10 décembre au 3 mars, du combat devant mettre aux prises le Français Jean-Marc Mormeck et l’Ukrainien Vladimir Klitschko à Düsseldorf, en Allemagne, a laissé les amateurs de boxe sur leur faim. Mormeck, loin d’être favori, entendait devenir le premier Français champion du monde des poids lourds là où ses compatriotes, Georges Carpentier, en 1921, et Lucien Rodriguez, en 1983, avaient échoué.

Hélas, Klitschko, victime de calculs rénaux et contraint à une opération en urgence, a dû jeter l’éponge à quelques jours de l’événement. C’est, en effet, l’une des élégances du noble art. Un forfait n’entraîne pas automatiquement la défaite de celui qui doit ainsi renoncer le jour J. Imagine-t-on ajourner la finale mondiale du 100m parce qu’Usain Bolt ne pourrait y participer pour une raison médicale? Evidemment non.

Ce championnat du monde était guetté par toute la boxe française en raison de son possible caractère historique et aussi parce qu’il pouvait permettre à la discipline de sortir de l’oubli relatif dans lequel elle semble tombée au point de voir ce combat vedette confiné aux audiences relativement confidentielles d’Orange Sport.

Canal moins de boxe

Il est loin, en effet, le temps où TF1 réunissait 10 millions de téléspectateurs à 23h lors d’un combat de Christophe Tiozzo et où surtout Canal Plus, sous la conduite du patron des sports de l’époque, Charles Biétry, épris de boxe, dynamis(t)ait l’audience et le marché en compagnie de Jean-Claude Bouttier aux commentaires et de plusieurs promoteurs, comme Michel Acariès, Jean-Christophe Courrèges, Jean-Max Skenadji, Julien Fernandez et Marc Braillon, à l’organisation.

Diffuseur mais aussi commanditaire de combats à la charnière des années 80-90, Canal+ faisait alors rêver les aficionados avec des nuits de boxe en direct de Las Vegas où Ray Sugar Leonard, Marvin Hagler, Mike Tyson et quelques autres construisaient leurs légendes sur et en dehors des rings.

Comme le rappellent Jacques Buob et Pascal Mérigeau dans leur livre «L’aventure vraie de Canal Plus» édité chez Fayard, la chaîne cryptée faisait à cette période exploser tous les compteurs à l’image d’un combat, organisé à Bercy en 1990, entre Michael Nunn et Don Curry, payé à un prix équivalent à près du double de ce qui se négociait généralement à l’époque

Depuis, les grands combats, de plus en plus rares y compris aux Etats-Unis faute de champions charismatiques, ont déserté l’hexagone et la boxe est devenue invisible, ou presque, sur les antennes de Canal. Il y a quelques mois, après 25 ans de collaboration avec la chaîne, Bouttier a été ainsi remercié par son employeur historique, qui n’avait plus rien à lui proposer, et s’est réfugié dans une certaine amertume sur les antennes de Ma chaîne sport où il tente de faire vivre la flamme avec de petits moyens.

La boxe professionnelle concurrencée par la boxe amateur

En attendant, peut-être, de voir Charles Biétry promouvoir à nouveau la boxe sur les antennes futures d’Al-Jazeera Sports comme il a tenté de le faire il y a quelques mois lors de son bref passage à L’Equipe TV.

Il n’empêche… La boxe ne séduit plus, ou séduit moins en France, alors qu’elle continue d’exercer une sorte de fascination confirmée par l’émotion récente suscitée par le décès de Joe Frazier ou de générer plus d’intérêt en Allemagne, devenue le cœur financier de la boxe en Europe.

Ici et ailleurs, la multiplication des fédérations mondiales et des catégories l’a rendue sinon illisible voire incompréhensible selon l’exemple de ce Mormeck-Klitschko qui met en jeu les ceintures WBA, IBO, IBF et WBO sans compter les retours plus ou moins bidon à la Tyson qui l’ont décrédibilisée.

Confrontée à des problèmes internes de structures et de rivalités liés notamment au quasi monopole de Michel Acariès dans l’organisation des combats, la boxe professionnelle française piétine, elle, et tarde à trouver un second souffle dans un pays où les meilleurs préfèrent souvent demeurer dans les rangs amateurs où leur reconversion est moins incertaine plutôt que de tenter leur chance chez les professionnels où le manque de sponsors et l’absence de diffuseurs ayant les reins suffisamment solides ne garantiraient pas la mise sur pied de leurs combats.

«J’adore ce sport, mais je me demande si notre société a besoin d’un spectacle aussi dur, aussi cru?», se demandait en plus, Charles Biétry, en 2006 dans les colonnes de L’Equipe. Tout simplement, les temps ont changé et la boxe ne sera peut-être plus jamais un grand sport. Et, malgré l’amour que j’ai pour ce spectacle formidable, malgré le respect que j’ai pour les boxeurs, je me dis que c’est probablement un progrès pour notre société… »

Evolution de la société

C’est au fond la thèse reprise par André Rauch,  professeur à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, qui a participé à la rédaction de l’imposant Dictionnaire de la violence écrit sous la direction de Michela Marzano et récemment paru aux PUF.

Dans son article érudit, le chercheur revient sur l’évolution de ce sport à travers le XXe siècle et sur sa dévalorisation au fil du temps jusqu’à cette sorte de K.O. final:

«A la Belle époque, le “noble art” se réclamait des idéaux aristocratiques, symboles nostalgiques qui rappelaient des valeurs et de leurs signes d’excellence. Georges Carpentier, le grand champion français, était félicité par les Lords de la Vieille Angleterre et reçu dans leur demeure. Cinquante années plus tard, la boxe paraît souvent l’affaire d’organisateurs véreux et d’intermédiaires obscurs dont les exactions traduisent sa marginalisation

Plus loin, il pointe la violence de la boxe en contradiction progressive avec «l’histoire du XXe siècle qui développe la protection du corps, valorise des plaisirs “softs” ou “cools”, fait du sport une pratique qui cultive la santé et la beauté des corps alors face à cela, la boxe se présente comme une barbarie, une forme de sous développement. (…) L’éducation, ajoute-t-il, a valorisé la protection des corps contre la maladie et la mort: elle exalte la beauté des morphologies, des formes et des traits. Ses pédagogies ont adouci les mœurs de l’enfance et de la jeunesse. La boxe apparaît donc comme une contre-valeur.»

Un produit de moins en moins vendable donc au début du XXIe siècle auprès des sponsors et de la télé. Télé qui peut se payer en plus de la violence pour moins cher dans ses séries avec des héros beaux et jeunes qui portent à peine la moindre égratignure et qui ne «plantent» pas le téléspectateur pour quelques calculs rénaux. Cependant, un engouement réel existe actuellement pour le free fight où deux adversaires s’affrontent dans une cage. Comme le catch, un spectacle, plus qu’un sport, auquel la France résiste encore.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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