Cameron fait cavalier seul

Le Premier ministre britannique David Cameron à l'usine Toyota à Burnaston. REUTERS/Darren Staples

Le Premier ministre britannique David Cameron à l'usine Toyota à Burnaston. REUTERS/Darren Staples

Pourquoi le Premier ministre britannique a rejeté un traité visant à sauver l’euro et tourné le dos à l’Europe.

Au moment où j’écris ces lignes, je suis entourée d’hommes vêtus de costumes chers, assis dans des bureaux tout ce qu’il y a de plus élégant, échangeant par téléphone des titres et des puits de pétrole avec Almaty et Bangalore.

Ces hommes —ce sont principalement des hommes— sont de nationalités diverses et variées: ce sont des Russes, des Français, des Libyens, des Nigérians, des Italiens, des Turcs, des Indiens, des Brésiliens, des Ghanéens, des Kazakhs, des Chinois, des Japonais et que sais-je encore.

S’ils vivent ici, à Londres, c’est parce que Londres les veut. Londres se moque bien qu’ils fassent flamber les prix du marché de l’art contemporain, qu’ils occupent Knightsbridge ou se pressent dans des bars à sushis hors de prix près de Berkeley Square, tant qu’ils continuent de faire fonctionner les banques et les salles de marché britanniques.

Les milliardaires étrangers —et là nous parlons des 0,001%, pas des 1%— trouvent Londres plus hospitalier que Paris, plus cosmopolite que New York. L’un d’entre eux m’a confié il y a peu que New York était devenu carrément provincial en comparaison, avec une communauté d’affaires dominée par Wall Street plutôt que par des entrepreneurs mondiaux. Alors il reste ici —dans le «bon» fuseau horaire, à mi-chemin entre New York et Moscou— là où il peut toujours sauter dans un avion pour filer en Extrême-Orient.

Comment les intérêts financiers de la City ont influencé la politique britannique

Je n’ai pas fait les calculs, et je ne peux pas vous dire à quel point ces hommes pendus au téléphone contribuent à l’économie «réelle» britannique, en imaginant qu’un tel calcul soit possible. Mais il est certain en revanche qu’ils influencent la politique britannique et la perception qu’a la Grande-Bretagne de sa place dans le monde et de son avenir économique. De manière détournée et indirecte, ils ont aussi contribué à l’extraordinaire décision britannique, prise au petit matin vendredi 9 décembre, de se retirer d'un traité de la dernière chance conçu pour sauver la monnaie européenne —décision qui peut signifier que la Grande-Bretagne finira par sortir complètement des institutions européennes.

En fait David Cameron, le Premier ministre britannique, n’avait pas l’intention de sortir des négociations totalement isolé. À la base, il a essayé de faire du chantage au reste de l’Europe: vous acceptez d’accorder des protections particulières à la City, au secteur des services financiers britanniques—tous ces hommes qui concluent des marchés dans leurs bureaux—et nous accepterons, à contrecœur, un nouveau traité européen ou des amendements à ceux qui existent déjà. Mais une partie de ce qu’il voulait était inutile, et une autre présentée trop tard ou avec trop d’arrogance.

«Personne n’a compris ce que voulait Cameron —personne», a ironisé un diplomate au Financial Times. «Nous parlions de choses importantes —comme sauver l’euro— et lui demandait des clopinettes. Ce n’était ni le lieu, ni le moment.» Les 26 ont donc passé outre et conclu un accord sans lui.

Pour toutes les autres personnes présentes, la priorité était de sauver l’économie européenne, et toutes étaient arrivées prêtes à faire des concessions. Cameron s’est comporté (à leurs yeux) comme si sa priorité était de sauver la City, et avec des exigences sous le bras. Comme me l’a confié un diplomate sans diplomatie, «il se soucie plus de ces feignants de la City que de nous».

Ce qui est la pure vérité, sans l’ombre d’un doute, car aujourd’hui, plus que jamais dans son histoire, c’est la City qui dicte la vision du monde de la Grande-Bretagne. Certes, le pays se voit depuis longtemps comme un acteur transatlantique, et pas uniquement européen. Les eurosceptiques conservateurs ont récemment pris de l’envergure grâce à la crise de l’euro qu’ils avaient justement prédite il y a 15 ans.

Les vieux clichés sur le fossé entre la mentalité anglo-saxonne et celle du reste du continent ont un bon fond de vérité. Dans le même temps, quelque chose a changé dans la mentalité londonienne, si ce n’est dans la mentalité britannique, au cours des dix dernières années. La récession britannique, la pire de la décennie, est quasiment invisible dans le centre de Londres en pleine expansion. Et la City londonienne a aujourd’hui davantage de points communs avec un centre offshore comme Dubaï qu’avec Paris ou Berlin.

«Aucune capitale européenne n'a la mentalité de Londres»

Personne n’est d’accord sur les conséquences. Pour certains, c’est un moment décisif: le reste de l’Europe va aller de l’avant en entretenant des relations fiscales plus rapprochées et va tout simplement commencer à faire des traités sans la Grande-Bretagne —traités que les Britanniques et leurs banques devront suivre s’ils veulent faire des affaires avec leurs voisins les plus proches.

D’autres soulignent, avec justesse, que les nouveaux arrangements du traité (qui pourraient très bien ne pas permettre d'éviter la crise économique, soit dit en passant) feront l’objet de négociations pendant un bon moment encore, et que les Britanniques pourront sans doute trouver un moyen de se réintroduire dans la boucle s’ils le veulent.

Mais même si tout le monde finit par se débrouiller tant bien que mal, ce qui arrive le plus souvent, ce moment d’isolement soudain ne sera pas si vite oublié. En rentrant chez lui, Cameron a pu lire d’exubérantes marques d’approbation dans la presse britannique, qui a salué sa volonté de tout sacrifier au nom de la protection des financiers britanniques.

Il n’aurait jamais reçu le même accueil dans les médias d’aucune autre capitale européenne, car aucune capitale européenne n’a la mentalité de Londres, et aucune capitale européenne ne pensera comme Londres dans un avenir proche.

Anne Applebaum

Traduit par Bérengère Viennot

A LIRE AUSSI