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L'art de la chute

Kerry Skarbakka at Chicago's Museum of Contemporary Art/ Daniel Nash 2005

Kerry Skarbakka at Chicago's Museum of Contemporary Art/ Daniel Nash 2005

Rien de tel qu’un banquier sautant par la fenêtre de son bureau pour représenter la crise financière. Mais d’où diable vient cette image et pourquoi est-elle si persistante?

I

l faut une certaine hauteur pour se jeter dans le vide. Deux étages minimum, des souliers cirés, une cravate dénouée, l’air contrit. Le banquier se prépare au grand saut, son regard vacille, des petites coupures s’échappent de ses poches et sondent l’abîme. bank12

Philippe Ramette Contemplation irrationnelle 2003. Photographie Couleur 150x120

La bourse vient de s’effondrer, les billets ne valent plus rien. Selon la loi de la gravité, ils vont bientôt recouvrir le corps de leur malheureux propriétaire. Celui qui a perdu sa fortune à force de spéculer s’élance, bascule. Et voilà. Nous avons tous cette scène en tête, même si on ne la rattache pas à un film en particulier, à une peinture ni à une photographie précise.

1. L’image de l’investisseur défenestré remonte au 18e siècle. Elle apparaît dans les gazettes françaises et hollandaises publiées lors de la crise de 1720, c’est l’artiste belge Wim Delvoye qui nous apprend cela au détour d’une conversation:

«L’effondrement du système de Law et les krachs boursiers sont des événements qui ont touché la population entière et pas seulement les spéculateurs. Cela a généré un matériel visuel incroyable. J’ai fait l’acquisition d’une centaine de publications à ce sujet. Dans l’une d’elles, une gravure et un détail en haut à gauche qui est peut-être à l’origine de cette forme d’allégorie.»

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De Verwarde Actionisten Torenbouw tot Babel, 1720, Bibliothèque Nationale

2. Pendant la crise de 1929, quelques cas de suicide vont donner un peu plus de matière à la légende et de l’inspiration aux dessinateurs de presse. Le vice président de la société Earl Radio Corp. saute par la fenêtre de son bureau trois semaines avant le jeudi noir; le banquier J. J. Riordan se tire une balle une semaine après. La rumeur annonce une dizaine de défenestrations au moment du krach, puis elle enfle. On a tôt fait de prendre un laveur de vitres mort au travail pour un courtier désespéré.

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3. La chute du banquier est donc une construction qui s’est ancrée dans l’imaginaire à partir d’éléments plus ou moins réalistes. C’est une construction, comme le milicien espagnol photographié par Robert Capa en train de s’effondrer au sol serait une mise en scène. Comme la célèbre œuvre d’Yves Klein «Le saut dans le vide» est un montage.

La force de ces représentations d’hommes qui tombent tient a l’effet de suspension plus qu’à la réalité de la chute elle-même. Moment arrêté, violence suspendue. Cela suffit-il à expliquer la persistance de ces images dans notre imaginaire?

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Le Saut dans le vide, 5, rue Gentil-Bernard, Fontenay-aux-Roses, octobre 1960 Action artistique d'Yves Klein

Wim Delvoye note qu’en art comme en littérature il y a peu d’histoires, mais plutôt des variations autour de quelques motifs récurrents. La chute en est un. Par ailleurs, l’essor éhonté du capitalisme et la poussée des gratte-ciels a probablement titillé notre tendance à vouloir précipiter dans le vide les personnages qui nous causent du tort. 

4. Avec le 11-Septembre, les choses se compliquent. Deux cents employés de bureau se jettent du haut des Twin Towers et l’image prend un sens nouveau. Quand l’artiste américain, Kerry Skarbakka, invité par le musée d’art contemporain de Chicago en 2005, apparaît en suspension sur la façade vitrée, sa performance déclenche un tollé. On porte là atteinte à l’image de la patrie américaine, le gouverneur et le maire de New York interviennent et qualifient d’infâmante cette performance artistique.

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Kerry Skarbakka at Chicago's Museum of Contemporary Art/ Daniel Nash 2005

5. Une nouvelle image s’impose alors pour figurer la crise financière. Elle est apparue avec le krach boursier de 1987 et a depuis gagné du terrain : il s’agit du trader qui regarde les cours chuter. Le jeune homme se prend la tête dans les mains, il est submergé par le désarroi. Son visage en sueur offre une alternative crédible et pathétique à la figure du défenestré, il a les yeux rougis de celui qui a donné son maximum pour assurer la relève, il n’a pas ménagé sa peine : avec son ami banquier, il rejoint les grandes figures de la mythologie.

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Michelange, Le Jugement Dernier, 1537-41 Chapelle Sixtine

Vincent Brocvielle

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