Les Etats-Unis, l'Australie et la Chine: le trio du Pacifique

Un bataillon de soldats américains. Australie 2007. The U.S Army via flickr CC

Un bataillon de soldats américains. Australie 2007. The U.S Army via flickr CC

Obama insiste sur le fait que sa visite historique en Australie n’est pas un signe lancé à la puissance chinoise. Bien entendu, en renforçant la présence militaire américaine, c’est précisément de cela qu’il était question.

La visite en Australie du président Barack Obama en novembre fut plus qu’une occasion d’un échange de notes avec un Premier ministre assiégé sur les expressions locales ou les frustrations engendrées par la vie démocratique, bien qu’il ait pu constater que le débat politique australien laisse une large place à la pratique consistant à se hurler dans les oreilles. 

La visite était historique à deux égards.

Elle symbolisait un renforcement tangible de l’alliance entre les deux pays, avec l’annonce d’une amélioration significative de l’accès des forces américaines à l’Australie du nord: un premier pas vers l’éventuelle création de bases sur le territoire d’un allié qui, depuis soixante ans, s’est contenté d’accueillir visites, manœuvres, et installations de renseignement.

Plus profond encore fut le message transmis par le président américain sur la stratégie des Etats-Unis en Asie. Au cours d’un discours sans détours, à peine teinté de sentiments, devant le parlement australien à Canberra, Obama a adressé au monde un signal d’une extrême clarté: quels que soient ses problèmes budgétaires, les Etats-Unis sont en Asie pour de bon — dans les deux sens. Obama a dévoilé les contours d’une stratégie habile destinée à affronter une Chine en pleine émergence, tempérée par des efforts d’engagement renouvelés.

«Alors que nous mettons un terme aux guerres en cours, j’ai demandé à mon équipe de sécurité nationale de faire de notre présence et de nos missions dans la région Asie-Pacifique une de nos plus hautes priorités», a-t-il déclaré. «En conséquence, les réductions des dépenses de défense des Etats-Unis seront sans conséquences – je le répète, aucune conséquence — sur la région Asie-Pacifique».

Rassurer les Australiens et adresser un signal à la Chine

Une immense majorité d’Australiens est en faveur de l’alliance avec Washington et nombre d’entre eux s’inquiètent des conséquences de l’émergence de la Chine pour la sécurité de leur pays. Selon un sondage mené par Lowy Institute, de Sydney, 55 % des Australiens seraient prêts à accueillir une base américaine sur le sol australien. Et pourtant, certains Australiens seraient surpris d’apprendre qu’au cœur du discours prononcé par Obama figurait un message destiné moins à eux qu’aux puissances asiatiques, au premier rang desquelles la Chine.

Il s’agissait, a déclaré Obama, «d’une décision stratégique aussi bien que délibérée — en tant que nation de la région Pacifique, les Etats-Unis seront amenés à jouer un rôle plus important et durable en ce qui concerne les orientations et le futur de la région, par la promotion de principes fondamentaux et en étroite collaboration avec ses alliés et ses amis»

La plupart des Australiens vivent dans de grandes villes multiculturelles et dans des corridors urbains situés sur la côte sud-est du pays. La visite, trop brève — 28 heures — a négligé ce qu’ils considèrent comme l’Australie véritable. Tout ce qu’ils ont vu du leader du monde libre en visite dans leur pays, ce sont des images d’endroits qu’ils considèrent pour la plupart comme trop loin ou trop ennuyeux pour valoir une visite.

L’atmosphère était néanmoins empreinte d’une certaine bienveillance: Obama reste plus populaire en Australie que dans la plupart des pays, au minimum pour le fait qu’il n’est pas George W. Bush. L’agitation névrotique qui s’empare de la gauche australienne à l’idée d’une présence permanente de l’armée américaine n’est rien à côté de ses démonstrations publiques de fureur de 2003, lors de la dernière visite présidentielle. Cette année-là, Bob Brown, le leader des Verts avait verbalement pris à partie le président américain jusqu’à ce qu’on l’éjecte du parlement. Cette fois, Brown et les verts se sont tenus à carreau, subissant un discours vantant les mérites d’une alliance qu’ils ne supportent qu’à grand-peine.

Comment la visite d'Obama était programmée pour plaire aux Australiens

Le discours de Canberra était la pièce maîtresse de cette visite deux fois reprogrammée à cet allié des antipodes. Il a permis à Julia Gillard, première femme Premier ministre du pays de renforcer sa crédibilité en matière de politique étrangère, elle, qui a déjà cette semaine fait preuve d’un certain leadership en affichant sa détermination à revenir sur la position de son propre parti travailliste sur les ventes d’uranium à l’Inde. Elle doit se débrouiller avec un gouvernement travailliste en minorité, une opposition conservatrice tenace, et les retombées du renversement l’an dernier de Kevin Rudd, son collègue travailliste, aujourd’hui peu docile ministre des Affaires étrangères.

Obama a commencé son discours en n’oubliant rien de ce qu’il faut dire au public australien. Il a mis l’accent sur les points communs entre les deux nations — des valeurs démocratiques, une histoire réussie d’immigration, de dure labeur et de progrès social, la transition depuis un passé douloureux vers l’égalité des droits et le vivre ensemble. Cet hommage s’est assez naturellement étendu à la solidarité entre Australiens et Américains dans la bataille, les deux pays ayant effectivement combattu du même côté à chaque fois qu’ils se sont trouvés engagés dans un conflit majeur, depuis la première guerre mondiale. Le président a réservé un éloge particulier aux troupes australiennes en Afghanistan, et à leurs 32 morts.

Il a conclu sa visite à Darwin, capitale du vaste Territoire du Nord. Là, avec Gillard, il a prononcé un discours devant les forces australiennes et déposé une gerbe en mémoire des quatre-vingts marins américains (voire plus) disparus avec le destroyer USS Peary lors d’un raid japonais en 1942 — le Pearl Harbor australien. Ce que symbolisait principalement cette brève visite à Darwin est néanmoins plus contemporain et stratégique. À compter de l’an prochain, cette petite ville tropicale accueillera une présence «tournante» de Marines au cours des six mois de saison sèche.

Elle sera au départ restreinte à une unique compagnie, avant de s’étoffer sur cinq ans jusqu’à compter 2 500 hommes. Ils profiteront des vastes champs de manœuvres pour s’entraîner, avec les forces australiennes le plus souvent et éventuellement avec celles de pays alliés. Progressivement, l’infrastructure militaire de l’Australie du Nord — et éventuellement de l’Australie occidentale — devrait accueillir les visites de navires et d’avions américains à une cadence de plus en plus soutenue.

Tout ceci constitue pour les Etats-Unis une façon de préparer le terrain, afin de profiter du positionnement géographique unique de l’Australie dans la région indo-pacifique pour accéder plus facilement à d’éventuels points chauds dans la région. Obama et Gillard se sont beaucoup attardés sur la façon dont leurs troupes — et le matériel américain stationné de façon permanente — pourraient contribuer à des missions humanitaires ou d’assistance en cas de catastrophe naturelle. Les deux pays prennent d’autre part très au sérieux les menaces transnationales comme le terrorisme, la piraterie et le transport d’armes de destruction massive.

Pourquoi la Chine devrait craindre un renforcement de l'axe américano-australien

Reste qu’il est difficile d’ignorer les arrière-pensées chinoises accompagnant l’annonce de l’installation de cette nouvelle force. Les analystes des think tank australiens et américains ont depuis un certain temps identifié les avantages qu’il y aurait à utiliser l’Australie comme sanctuaire pour les forces américaines, du fait de sa position hors de portée de la plupart des armes chinoises. De plus, l’accès aisé à l’océan Indien — route vitale pour la Chine pour son approvisionnement en énergie — pose d’évidentes questions sur les opportunités de blocus.

Pour l’heure, le ministère des affaires étrangères chinois s’est contenté d’une déclaration publique au ton mitigé, selon laquelle le stationnement de troupes américaines en Australie était «peu approprié». Le Global Times, quotidien nationaliste propriété de l’état et publié à Pékin, a fait passer un message en provenance de factions plus dures. Celui-ci mettait en garde l’Australie de ne pas «prendre la Chine pour des imbéciles», à moins de se retrouver un jour «pris entre deux feux» — undiscours à même d’amener un peu plus d’Australiens encore à prendre conscience de l’intérêt d’avoir un allié.

Quant à l’opinion du reste de la région sur ce regain d’activité aux antipodes, c’est le moment où jamais d’en prendre connaissance pour Obama. Depuis Darwin, il s’est envolé pour Bali, pour participer au Sommet de l’Asie Orientale, première participation d’un président des Etats-Unis à ce qui semble en voie de devenir le principal forum diplomatique de la région.

Il a déclaré à Canberra que cette réunion se devait de promouvoir des règles et d’encourager la coopération sur les problèmes de sécurité les plus graves tels que la situation en mer de Chine du sud, où les extraordinaires revendications territoriales chinoises et ses audaces maritimes furent cette année la source d’incidents à répétition avec le Vietnam et les Philippines. Le premier ministre chinois Wen Jiabao sera également à Bali, et sa réponse un indicateur crucial de ce qui se profile à l’horizon.

Parmi les quelques notes discordantes au cours de cette visite australienne, l’une vint par inadvertance de Tony Abbott, leader de l’opposition conservatrice, qui glissa une référence littéraire à la Guerre Froide dans son adresse de bienvenue sans réfléchir à la façon dont elle pourrait être interprétée. «Ce n’est pas pour rien», dit-il, «que Graham Greene disait de son Américain bien tranquille qu’il n’avait jamais rencontré un homme doté d’intentions aussi louables en dépit de tous les problèmes qu’il avait provoqué».

On peut raisonnablement supposer que M. Abbott, pro-américain déclaré et qui s’est déjà engagé à offrir aux Etats-Unis une base permanente s’il revient aux affaires — n’essayait pas de prédire l’avenir.

Rory Medcalf 

Directeur du programme de sécurité internationale au Lowy Institute à Sydney

Traduit par David Korn