Monde

A Durban, le monde refuse de payer la dette climatique de l'Occident

Michel Alberganti, mis à jour le 12.12.2011 à 16 h 05

Si la conférence a accouché d'une négociation de dupes, c'est parce que les exigences de l'Europe sont fondées climatiquement mais aberrantes historiquement.

De militants environnementaux sur une plage de Durban le 2 décembre 2011 REUTERS

De militants environnementaux sur une plage de Durban le 2 décembre 2011 REUTERS

Pendant que les Etats européens sont en pleine surchauffe financière, la conférence internationale de Durban sur le changement climatique s’est transformée en une négociation de dupes.

Le paradoxe réside dans l’histoire même du réchauffement de la planète. Selon l’immense majorité des climatologues, ce phénomène est largement le résultat des émissions de gaz à effet de serre (GES) produits depuis le début de l’ère industrielle. Ce sont donc les pays développés, c'est-à-dire essentiellement l’Europe et les Etats-Unis, qui sont responsables de cette situation. Leur croissance économique fondée sur l’industrie et le transport a exploité le charbon, le pétrole et le gaz comme sources principales d’énergie. Autant de ressources productrices de GES, CO2 en tête.

Or, voilà qu’aujourd’hui l’Europe prétend mettre sous pression les pays en voie de développement rapide, la Chine et l’Inde en particulier, pour qu’ils acceptent de limiter leurs émissions de CO2.

Au-dessus de ses moyens climatiques

Si l’on considère les ressources terrestres comme un capital commun, tout se passe comme si l’Europe avait emprunté massivement depuis un siècle et qu’elle demande aujourd’hui à l’ensemble des pays du monde de partager les remboursements. On comprend la stupéfaction des nations émergentes. Elles se demandent à juste titre pour quelles raisons elles paieraient une facture qui n’est largement pas la leur.

L’argument de l’Europe est fondé sur l’urgence: «Sauvons la planète!». Et elle ne peut pas le faire seule. D’où le piège qui se referme. Le monde entier doit payer pour l’Europe et les Etats-Unis.

Au moment où l’explosion des dettes souveraines démontre que cette même Europe a vécu au-dessus de ses moyens financiers depuis 50 ans, on constate qu’elle a pratiqué de même en matière de pollution de l’atmosphère de la planète. Elle se retrouve ainsi devant une dette climatique qui, elle, ne supporte ni faillite ni décision de ne pas payer. Pas de banques climatiques à accuser…

36 heures de prolongations

Les échéances étaient au cœur des négociations de la conférence de Durban. Résultat: seule l’Union Européenne et les pays fortement menacés par la montée des mers militent pour des contraintes légales sur la réduction des émissions de GES…

Dans ce contexte, il n’est guère étonnant que le bilan de la conférence de Durban soit décevant. Après des négociations épiques prévues pour durer douze jours et qui se sont prolongées pendant 36 heures, les 194 pays, soit la totalité des Etats de l’Onu, ont accouché d’un accord plus que minimaliste. Un échec total, après celui de Copenhague en 2009, aurait été, pour l’Europe surtout, un camouflet insupportable. Ce dimanche 11 décembre, les délégations qui n’étaient pas déjà reparties ont repris l’avion pour sillonner la planète afin de rentrer chez elles…

Trois «décisions» bien minces

L’accord de Durban contient trois «décisions»:

  • Prolonger le protocole de Kyoto jusqu’en 2017 ou 2020.
  • Lancer des négociations des 194 pays de l’ONU pour obtenir un accord en 2015 pour une mise en vigueur en 2020.
  • Mettre en fonctionnement le Fonds vert.

Pour juger de la minceur de ce résultat de quatorze jours de négociations, il faut remarquer que:

  • La durée de la prolongation du protocole de Kyoto  signé en 1997, mis en œuvre en 2005 et ratifié en 2010 par 168 pays industrialisés à l’exception des Etats-Unis, n’est pas précisée.
  • Les accords de Durban rassemblent certes pour la première fois les 194 pays de l’ONU mais uniquement autour d’un processus de négociations visant un véritable accord, c'est-à-dire des mesures légales contraignantes, en 2015 avec effet en 2020.
  • Le Fonds climatique vert décidé à Copenhague en 2009 doit aider les pays en voie de développement à lutter contre le réchauffement climatique. Il devrait disposer de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. A Durban, rien n’a été décidé sur la question essentielle de son financement.

Ce qu’il faut donc considérer comme un nouvel échec est bien fondé sur une exigence justifiée sur le plan climatique, essentiellement portée par l’Europe, mais aberrante sur le plan historique. En toute rigueur, les pays occidentaux, Etats-Unis en tête, auraient dû largement apurer leur dette climatique avant d’en appeler à la solidarité internationale.

-8% en France, -26% en Allemagne

Or, les chiffres sont encore loin de témoigner d’un tel engagement. Entre 1990 et 2009, l’Union européenne n’a réduit que de 17,4% ses émissions de GES. Ce chiffre masque de fortes disparités nationales. Ainsi, la France s’est contentée d’une réduction de 7,7% quand l’Allemagne parvenait à -26,3%, le Royaume Uni à -26,9% et la Suède à -17,2%.

Certains pays européens ont même augmenté leurs émissions sur cette période: Espagne +29,8%, Portugal +25,6%, Grèce +17,4%, Irlande +13,8%... Difficile d’aller donner trop de leçons aux gros pollueurs dans ces conditions. D’autant que la Russie, par exemple, affiche une réduction de 36,9% de ses émissions sur cette période.

La croissance de 7,2% des Etats-Unis explique leur politique de blocage des mesures contraignantes. Certains font néanmoins largement pire: Turquie +97,6%, Australie +30,4%, Nouvelle-Zélande +19,4%. Bien entendu, ces pourcentages doivent être rapportés à la production brute de GES. Les contributions des Etats-Unis et de la Turquie sont peu comparables…

Enfin, il reste la Chine, l’Inde, la Corée du sud ou le Brésil, pour lesquels le document diffusé par l'Onu à Durban ne donne pas de valeurs. Une carte du monde interactive publiée par The Guardian permet néanmoins de se faire une idée sur les grands émetteurs de CO2 de la planète.

Michel Alberganti

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