Monde

Toxicomanie: tout est came à Téhéran

Foreign Policy, mis à jour le 12.12.2011 à 2 h 03

Derrière sa façade de piété, l’Iran est l’un des pays du monde les plus touchés par la drogue.

Deux hommes dans un centre de désintoxication en Iran /  REUTERS/Raheb Homavandi

Deux hommes dans un centre de désintoxication en Iran / REUTERS/Raheb Homavandi

Le 26 juin, les médias d’État iraniens ont rapporté que 20.000 anciens toxicomanes s’étaient rassemblés au stade Azadi de Téhéran pour célébrer la journée internationale contre l’abus et le trafic de drogues. Le président Mahmoud Ahmadinejad en avait profité pour dépeindre les stupéfiants comme un instrument de prédation de l’Occident.

«Aujourd’hui», a-t-il exposé, les pays occidentaux «ont commencé à nuire aux nations, et particulièrement à la nation iranienne, en utilisant la drogue. Des États arrogants se cachent derrière les masques soi-disant humanitaires, et veulent éveiller un sentiment d'impuissance chez les autres nations. Ils revêtent les masques de ceux qui recherchent la liberté, les droits humains et la protection des personnes, mais en réalité ce sont les plus grands criminels du monde».

Téhéran est l’une des capitales les plus haut placées du monde, et pas uniquement en termes d’altitude. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) rapporte que l’Iran compte 1,2 million de «toxicomanes dépendants» et que 2,26% de la population entre 15 et 64 ans est accro aux opiacés. Son directeur, Iouri Fedotov, a félicité l’Iran pour son «taux de saisie d’opium et d’héroïne le plus élevé du monde» et pour avoir mis en place des programmes efficaces de traitement et de prévention. Human Rights Watch, en revanche, reproche à Fedotov d’être passé outre les mesures judiciaires inadaptées et les exécutions des trafiquants de drogue. Plus inquiétant encore, des gens arrêtés pendant des manifestations d’opposition, comme Sahra Bahrami, une femme à la double nationalité néerlandaise et iranienne, ont été pendus pour «trafic de drogue.»

Contre-utopie narcotique

La République islamiste d’aujourd’hui semble présenter tous les symptômes d’une contre-utopie narcotique. Baladez-vous en voiture de nuit dans Téhéran, et votre chauffeur vous expliquera sans doute que les gamines en tchadors qui proposent de l’esfand—ces graines que l’on brûle pour éloigner le mauvais œil—le long des routes sont en réalité en train d’offrir des faveurs sexuelles pour payer leurs doses à leurs pères toxicomanes.

Prenez le métro, et vous verrez des enfants battus échangeant des colifichets ou des fortunes pour entretenir l’accoutumance de leurs parents. Visitez un faubourg pauvre du sud comme Shahr-e Rey, et vous y verrez peut-être un vendeur de cigarettes, dans le bazar, proposant aussi des seringues d’occasion. Traversez le parc Khaju Kermani à la lisière sud-est de la capitale, et vous apercevrez des jeunes filles fumant des méthamphétamines au vu et au su des surveillants du parc, tandis qu’à l’arrière-plan, un grand homme brûlé par le soleil, les bras couverts de traces de piqûres, titube, habillé d’un chemisier de femme pas à sa taille.

En Iran, la drogue n’est pas l’apanage de la capitale décadente ni du lamentable quart-monde. Ses racines sont très profondes. Alors que je visitais la tombe du poète du XIIe siècle Saadi, attraction touristique de la ville méridionale de Shiraz, mon guide, Azad, un critique littéraire local, fit un geste du bras en direction du quartier voisin, nommé Saadieh, d’après le poète, derrière les murs du jardin. Il me le décrivit comme un centre névralgique pour voleurs, trafiquants et toxicomanes de la région. «Tu voudrais le visiter? C’est très facile, mais il se peut que tu n’en reviennes pas vivant», plaisanta-t-il. J’avais assez vu de cours des miracles iraniennes pour décliner l’invitation, mais, intrigué par l’apparente hybridation entre drogue et grande culture, je lui demandai de m’en donner un aperçu.

«Nous l’aimons et nous le détestons»

Dans un mouvement d’hospitalité toute persane, il m’invita chez un adepte de l’opium pour assister à une démonstration. L’opium, m’expliqua Azad, la drogue la plus ancienne et la plus implantée d’Iran, était utilisée à des fins médicales dans la région par Avicenne, le grand philosophe scientifique perse, il y a 1.000 ans. Au cours des siècles qui suivirent, il fut porté aux nues par les poètes persans. Le plus vénéré d’entre eux, Hafez, s’en servait d’aune pour mesurer ses extases, et écrivait, en parlant d’amour:

«Une blessure de toi a plus de prix que le baume des autres

et ton poison est plus doux que l’opium qu’ils procurent

Nous entrâmes dans le salon d’une grande maison à la périphérie de la ville—dissimulée aux regards par des murs élevés—où, sur le sol, étaient disposés un brasero en métal rempli de charbon, une pipe à opium et d’autres objets, ainsi que des assiettes de pastèque (qui fut le seul produit consommé par votre sérieux narrateur).

«Nous l’aimons et nous le détestons» exposa Mani, un ami d’Azad d’une soixantaine d’années, universitaire sérieux à la voix douce, en commençant à l’allumer. «Cela pose tellement de problèmes et de difficultés, mais cela a aussi tant d’attraits. Dans ma famille, mon père en prenait, mais il disait toujours «N’y touchez pas.» Il était contre parce que lui-même en consommait, mais plus tard nous en avons fumé ensemble. J’en ai pris parce que ça paraissait romantique, poétique

«Socialement c’est très mal vu»

«Quand on en prend pour la première fois, ajouta Azad, on devient tout détendu. Ça donne un bon sommeil, ou alors ça peut provoquer des cauchemars et laisser l’imagination travailler. Surtout à ceux qui font un travail créatif, cela donne la concentration dont ils ont besoin. Mowlana, le poète, l’utilisait il y a 800 ans et il en parle dans son œuvre. Hafez l’évoque. Mais en Iran aujourd’hui, les artistes et les écrivains n’ont aucun rôle à jouer, et souffrent de leur propre néant, ils sont déçus et cherchent quelque chose pour les apaiser.»

«Socialement c’est très mal vu», ajouta lentement Mani en se remettant d’une grosse dose. «Ça fait souvent l’objet de critiques de la propagande gouvernementale. Et puis il y a l’impact sur les familles. Mais c’est encore accepté dans certaines régions de l’Iran, comme dans (la province du sud-est) de Kerman. Traditionnellement, quand une fille se marie là-bas, la dot qu’elle est sensée apporter à son mari doit contenir un nécessaire élaboré pour la préparation de l’opium, même si c’est illégal

«À l’époque du shah, poursuit-il, un certain prestige y était même attaché. Ses frères en prenaient. Son père était opiomane, c’était de notoriété publique. Dans l’islam, l’attitude envers l’opium n’est pas complètement négative; en fait, il n’est pas mentionné.» Avant la révolution, ajoute-t-il, «il existait une marque d’opium qu’on appelait “sénateur”. Maintenant, ils devraient l’appeler ayatollah».

Malgré ses allusions au penchant pour l’opium des dirigeants iraniens passés et présents, pour Mani c’est une drogue sur le déclin. «Il y a beaucoup de pression extérieure, parce qu’une grande partie de l’héroïne et de l’opium qui entre en Europe passe par l’Iran. (La communauté internationale) donne au gouvernement de l’argent pour réagir», explique-t-il, en faisant référence à l’aide financière que les pays occidentaux apportent à l’UNODC. La conséquence, dit-il, est que l’opium est devenu cher.

«Ce sont surtout les gens riches qui en consomment aujourd’hui, mais la qualité est très dégradée. Cela peut être très dangereux. Les drogues chimiques sont bien moins chères et plus accessibles pour les jeunes, et elles nécessitent moins de matériel

Avant mon départ, Azad me demanda d’être prudent avec les photos que j’avais prises de leur séance car «c’est exactement le genre de choses que le gouvernement recherche, surtout quand ça implique des intellectuels».

«Le problème de la drogue en Iran ne se limite pas à une classe»

De retour à Téhéran, je me suis mis en quête d’une approche plus clinique du sujet, et j’ai rencontré Ali, doux travailleur social de 32 ans qui œuvre dans un centre de traitement des addictions du quartier de Tehranpars dans l’est de la ville.

«Le problème de la drogue en Iran ne se limite pas à une classe ou à un niveau d’éducation en particulier», souligne-t-il. Il voit plus de 100 patients réguliers, de toutes sphères économiques. Certains sont des travailleurs afghans pauvres sans statut légal ou soutien familial, tandis que d’autres sont —ou ont été— riches. «Un (de mes patients) est un dentiste qui travaillait aux États-Unis», raconte-t-il, cherchant à créer un effet de surprise.

«Il a eu un accident de voiture là-bas, et on lui a donné de la morphine. Quand il est sorti de l’hôpital, il a commencé à s’injecter lui-même, et il a fini par perdre tout ce qu’il avait et par rentrer en Iran

Ali décrit deux principales classes de drogues auxquelles il a affaire. Il y a les opiacés, comme l’opium, la morphine et le «crack» (qui en Iran ne décrit pas la forme de cocaïne créant la plus grande dépendance mais la forme la plus impure de l’héroïne)—et les drogues synthétiques, notamment l’ecstasy, les drogues psychédéliques et la «shisha»—les méthamphétamines. Les addictions à la shisha et au crack sont les plus courantes, me confie Ali.

«Des centres de désintoxication ne cessent d’ouvrir»

Il m’explique que le traitement de la toxicomanie a beaucoup évolué depuis la révolution.

«À une époque, quand quelqu’un consommait de la drogue, c’était vu comme une catastrophe par les familles. Pour les soigner on enfermait, on enchaînait même ceux qui étaient accros. Politique mise à part, l’addiction à la drogue est un grave problème pour n’importe quel gouvernement, et les attitudes ont changé. Des centres de désintoxication ne cessent d’ouvrir. L’espoir des familles grandit vraiment quand elles voient des traitements qui fonctionnent

Mais les succès rencontrés dans le traitement des addictions aux opiacés, déplore-t-il, ont été contrés par les mafias qui introduisent les drogues synthétiques, avec lesquelles les centres de désintoxication ont moins d’expérience.

Aussi invraisemblable que cela paraisse dans un pays où les hors-la-loi et les rebelles idéologiques sont régulièrement pendus en public, l’Iran peut faire preuve d’une curieuse indulgence envers les toxicomanes. Le centre où travaille Ali distribue de la méthadone subventionnée par le gouvernement aux consommateurs d’opium et conduit des «thérapies de prise de conscience de soi» destinées aux accros aux méthamphétamines. Certains patients viennent même depuis la prison, où ils suivent des programmes de traitement. Ali passe une grande partie de son temps à conseiller des jeunes, des familles et des conjoints et à diriger des sessions de thérapie de groupe.

L'Iran, un intermédiaire dans le trafic des stupéfiants

Il m’a invité à l’une de ses séances, qui ressemble un peu aux programmes en 12 étapes [des Alcooliques Anonymes] occidentaux, avec leur emphase bien appuyée sur la responsabilité personnelle. La réunion s’est même achevée sur une prière de groupe non-confessionnelle.

À la lumière de ce que j’avais vu et entendu, j’ai essayé de réfléchir sur les remarques faites par Ahmadinejad au stade Azadi. Le président avait omis de dire que les marchés occidentaux avaient fait de l’Iran un intermédiaire dans le trafic des stupéfiants, ou que l’Iran ne peut que s’indigner que sa police soit mise en danger en grande partie au bénéfice des autorités de l’Europe décadente. Il n’a pas non plus laissé entendre que la demande internationale d’interdiction des opiacés puisse contribuer à la diffusion des métamphétamines en Iran, exacerbant ainsi les dégâts causés par la drogue.

Il a écarté la rhétorique des droits de l’homme, et peut-être insinué que les appels à l’indulgence envers les dealers sont mal intentionnés, et il est donc tout aussi probable que sa logique se fonde sans vergogne sur la théorie du complot. Si c’est le cas, son point de vue est partagé par Hamidreza Hosseinabadi, chef des forces anti-drogues iraniennes, qui l’année dernière a accusé les forces britanniques en Afghanistan de guider les trafiquants en Iran.

Après la séance de thérapie de groupe d’Ali, j’ai fait écouter les déclarations d’Ahmadinejad à Rahim, un marchand du bazar et opiomane en voie de sevrage d’une cinquantaine d’années qui avait dirigé la prière de groupe. Il n’était pas convaincu.

«Ma façon de voir, exposa-t-il, c’est qu’on ne peut pas reprocher nos erreurs aux autres. Vous pouvez bien mettre en tas toutes les drogues du monde sur une place de Téhéran, seuls ceux qui veulent en prendre iront se servir. Vous ne pouvez pas dire: “C’est parce que la drogue existe que je suis devenu accro.” Certains disent: “C’est la faute de mes parents, c’est la faute de mes amis, c’est la faute de mon pays, c’est la faute du régime” mais après avoir suivi ce programme, moi je crois que (mon addiction) était de ma faute, pas de celle du gouvernement ou des États-Unis.»

Roland Elliott Brown
Ecrivain vivant à Londres

Traduit par Bérengère Viennot

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