Monde

Gaza, la vie sous les drones

William Saletan, mis à jour le 14.12.2011 à 18 h 54

Comment contrôler un territoire sans soldats? Israël n’occupe plus officiellement Gaza. Et pourtant, si.

Un soldat israélien transporte un drone pendant un exercice militaire au nord d'Eilat, en février 2010 - Reuters

Un soldat israélien transporte un drone pendant un exercice militaire au nord d'Eilat, en février 2010 - Reuters

Dimanche 4 décembre, pour la troisième fois cette année, l'Iran a déclaré avoir abattu un drone américain dans son espace aérien. Les États-Unis ont déclaré que le drone avait dû écouter sa mission en raison d’un «problème technique» tout en refusant de dire ce qu'il faisait près de la frontière entre l’Afghanistan et l’Iran. L’Otan affirme que le drone a pu s’écraser en Iran après que ses opérateurs «en ont perdu le contrôle» alors qu’il survolait l'Afghanistan. Les trois versions sont également louches.

Si j’étais la CIA ou l’armée américaine, j'utiliserais nos drones pour espionner l’Iran. Et si j’étais l’Iran, j’essaierais de les abattre.

En définitive, le drone n’a pas été restitué aux Etats-Unis comme Barack Obama le demandait, mais pire, l’Iran a annoncé qu’il souhaitait copier l’appareil pour équiper sa propre armée.

Pour avoir une idée de la vie sous les drones, déplacez-vous de 1.600 kilomètres à l’ouest de l’Iran, vers la bande de Gaza.

Il y a deux mois, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a déclaré aux Nations unies qu’Israël s’était retiré de «chaque centimètre carré de Gaza en 2005. (…) Nous avons arraché des milliers de personnes à leurs foyers. Nous avons enlevé des enfants de leurs écoles et de leurs crèches. Nous avons rasé des synagogues. Nous avons même exhumé de leurs tombes des êtres chers». Tout, des macchabées aux pierres des fondations, a été extirpé du sol.

«Israël n’est jamais vraiment parti»

Mais dans les airs, c’est autre chose. Dans le ciel au-dessus de Gaza, Israël n’est jamais vraiment parti. En 2008, j’ai visité Israël sous le patronage de l’American Israel Public Affairs Committee.

Près de la frontière avec Gaza, j’ai vu des dirigeables arrimés, en suspension au-dessus de ma tête. Dans le Washington Post du lundi 5 décembre, Scott Wilson explique comment les drones israéliens affectent la vie à Gaza. Israël n’occupe plus officiellement Gaza. Et pourtant, si.

L’occupation par Israël de territoires au-delà de ses frontières d’origine —Liban du Sud, Gaza, Cisjordanie— lui a coûté cher moralement et politiquement. Mais son absence lui a également coûté beaucoup. Aucun Israélien ne peut oublier que le pays a été pris par surprise et presque détruit lorsque ses voisins ont lancé une attaque coordonnée en 1973.

Et comme l’a souligné Netanyahou, le retrait israélien de Gaza et du Liban du Sud a débouché sur une augmentation des barrages de missiles de la part de ces pays, et non sur la paix.

En 2008, quand j’ai visité la ville régulièrement bombardée de Sdérot, des militants palestiniens avaient tiré des milliers de roquettes depuis Gaza sur Israël.

«Disposer d'une source de renseignement»

Si votre pays avait subi ce genre d’attaques, vous voudriez savoir exactement ce que mijotent vos voisins. Vous souhaiteriez pouvoir disposer d’une source de renseignements et éventuellement être présent militairement sur leur territoire. C’est ce que les drones ont rendu possible.

Comme le note Wilson, Israël a développé son premier drone d’observation après la guerre de 1973, et a intensifié sa surveillance aérienne de Gaza après que le Hamas, en 2006, s’est introduit en Israël et a enlevé le caporal Gilad Shalit.

En tant que force militaire, les avions sans équipages israéliens ont épargné les civils bien plus efficacement que les avions pilotés par des humains.

«Comme Gaza forme un environnement urbain très dense, où civils et terroristes sont mélangés, la seule manière de les différencier c’est de regarder», a confié à Wilson le commandant des drones israéliens survolant Gaza. «Et c’est à nous de faire ça

Les drones peuvent survoler, observer et vérifier leurs cibles, et leurs frappes sont plus chirurgicales. À en croire Wilson, «les Gazaouis se livrent à un calcul rapide pour évaluer une attaque: un bâtiment détruit, comme le petit poste de police, est le fait d’un F-16. La frappe d’une berline ou d’un groupe d’hommes rassemblés à un carrefour, c’est l’œuvre d’un drone».

Un leader du djihad islamiste a expliqué à Wilson que les drones israéliens ont tué moins de gens que ne l’affirme le Centre palestinien des droits de l’homme, car de nombreuses victimes attribuées aux drones ont en réalité été tuées par des bombardiers ou des hélicoptères.

«Leurs enfants vivent dans la peur des drones»

Pour les deux camps, les drones représentent donc le moyen le plus sûr de maintenir une présence israélienne. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne coûtent rien.

Des Gazaouis ont confié à Wilson que leurs enfants vivent dans la peur des drones et qu’ils abandonnent leurs voitures, renoncent à leur vie sociale et restent enfermés quand le vrombissement familier se fait entendre.

Ils craignent de rester à proximité d’un groupe de jeunes hommes. Ils ont peur qu’un pilote de drone ne prenne leur tenue pour celle des terroristes.

«L’armée d’Israël n’est peut-être plus présente sur le territoire, explique un défenseur palestinien des droits humains, mais elle est dans les airs —et observe, sans arrêt, chaque centimètre carré de Gaza

Malgré l’absence de chars et de soldats israéliens, les Gazaouis se sentent encore occupés —et dans un sens, ils le sont en effet.

Le chef du djihad islamique affirme que ses hommes n’ont pas encore les armes nécessaires pour nettoyer le ciel des drones israéliens.

Mais il indique qu’ils y travaillent et qu’ils font des progrès dans ce sens en passant clandestinement des équipements à Gaza par des tunnels.

S’ils y parviennent, Gaza, comme l’Iran, pourrait devenir dangereux pour les drones. Ce qui ne rendra pas la guerre plus improbable dans un lieu ni dans l’autre.

Cela obligera simplement ceux qui sont confrontés au terrorisme de Gaza ou aux armes nucléaires en Iran à frapper leurs ennemis en disposant de moins d’informations et avec des outils plus imprécis et plus sanglants.

William Saletan

Traduit par Bérengère Viennot

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