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Les chats ne sont pas les rois de l'Internet

Vous avez bien lu. Voici les preuves.

Libération a consacré lundi 5 décembre deux pages au phénomène des vidéos de chats sur Internet. L’article explique que «les cyberchats étendent peu à peu leur contrôle sur le réseau, sinon sur le monde». Les chats, annonce l’appel de une, sont «les stars incontestées de YouTube en nombre de vues».

Et effectivement, dans la presse, personne ne le conteste. Le soir même, confronté à l’urgence du sujet, le 19.45 de M6 diffuse un reportage sur les vidéos de chats. D’après M6, des «milliards» de vidéos de chats sont disponibles sur Internet, et l’audience générée est exceptionnelle à l’exemple de la vidéo Keyboard Cat, créditée de «400 millions» de vues [1]. Les InrocksLe Post ou Le Figaro.fr ont eux aussi consacré des articles à ce magistère félin sur Internet [2].

Il y a une semaine, le très populaire site de raccourcissement d’URL bit.ly jetait un froid dans ce concert de célébrations du chat: d’après une étude de leurs données, le chien est largement plus partagé que le chat. Les chiens représentent 37% de leur mystérieux «cute animal set», et apparaissent une fois et demie plus souvent que les chats dans les pages Internet étudiées. 

La méthodologie n’est pas du tout précisée, et il est donc difficile de juger de la pertinence de l’étude. Mais il y a déjà de quoi saisir le médiateur de M6.

Il est bien difficile de trancher le match qui s’esquisse entre chats et chiens. On peut tester différents indicateurs, qui pris isolément ne donnent pas une réponse précise, mais permettent, mis en commun, d’esquisser un panorama du partage d’animaux sur Internet:

Sur Google Insights Search

Sur l’outil qui mesure le volume des recherches, la requête «dog» domine nettement la requête «cat», et ce, même si on rajoute «cute» avant.

Dog (bleu) vs. cat (rouge) sur Google Insights Search

Sur YouTube

On dénombre 1.480.000 vidéos pour la requête «dog» contre 1.380.000 pour la requête «cat». Les chats gagnent de peu le cute test, avec 326.000 résultats pour «cute cat» contre 304.000 pour «cute dog». De toute évidence, nous sommes loin des «milliards» de vidéos annoncées par M6.

Dans les charts YouTube, qui donnent les 96 vidéos les plus vues depuis le lancement de la plateforme, surprise, il n’y a aucune vidéo de chat, ni d’ailleurs de chien. La seule vidéo animale présente dans le classement est un panda qui éternue avec 125 millions de vues.

Dans les charts de la rubrique «animaux» sur YouTube [3], on note une très nette prédominance des chats, qui placent 10 des leurs dans les 20 premiers, alors qu’il n’y a qu’un seul chien.

Pour analyser les pratiques quotidiennes –hors vidéos à succès— on peut tester le classement «les plus regardées aujourd’hui» de la rubrique Animaux de YouTube, où les vidéos sont plutôt modestes, pour la grande majorité en dessous de 10.000 vues. Sur les 145 vidéos testées le 5 décembre 2012, on dénombre 32 vidéos de chien et 27 vidéos de chat. Le cheval, jamais cité comme une composante de culture web, arrive à la troisième place.

Bilan

La domination des chats sur Internet est loin d’être évidente. En matière de vidéos, les chats pèsent très peu face aux clips de l’industrie musicale. Sur le marché de la page vue, un Justin Bieber vaut 33 Keyboard Cat. Si on limite aux animaux, les chats sont effectivement les plus générateurs de succès viraux, mais semblent en léger retrait par rapport aux chiens sur les pratiques ordinaires: plus grand nombre de références et plus grand nombre de recherches effectuées. Au final, le bestiaire d’Internet et de la vraie vie n’apparaissent pas si différents.

Comment expliquer alors cette évidence de la suprématie des chats sur Internet, qui s’exprime dans les articles de presse?

Les chats ne sont pas les rois de l’Internet mais seraient plutôt les rois culturels de l’Internet, un élément central de la culture geek. «La révolution est arrivée quand les LOLcats ont pris le pouvoir», note l’article de Libé qui reprend une vidéo de Joël Veitch. Les lolcats sont sans doute le «mème» le plus célèbre, des photos de chat légendées dans un langage vernaculaire web, un jeu de détournement d’images qui dure depuis 2006.

Sélection de quelques lolcats, parmi les plus populaires, en piochant dans les premiers résultats de Google Images sur la requête «lolcat»

Le chat n’est pas utilisé dans sa fonction primaire de «cute cat» mais dans un jeu d’anthropomorphisme, où l’animal est souvent le support d’un autre message. De nombreux «mèmes» se sont formés à partir d’une photo ou d’une vidéo de chat, aboutissant à la création d’un imaginaire Internet peuplé de chats.

Les chiens ne sont pas absents de cette fabrique à idoles (Advice Dog, Cool dog, Depression dog…), mais semblent un peu en retrait, faute d’avoir eu un phénomène comme les lolcats pour les porter. Si les chats dominent l’usage des images au second degré, il se pourrait bien que les chiens gagnent eux la bataille du premier degré, du partage ordinaire.

Pour anecdotique qu’elle passe, cette victoire culturelle du chat est le signe d’une mythologisation du web. Internet a généré un folklore [4], qui s’est construit par extension progressive du cercle des geeks historiques. On trouve un bon témoignage de cette culture dans L’Encyclopédie de la webculture, des journalistes Diane Lisarelli et Titiou Lecoq (qui collabore également à Slate). Le chat y est naturellement présenté comme le «roi de la jungle Internet».

Pour analyser le succès du chat, la même explication revient souvent: il serait une sorte de métaphore du geek, comme l’écrivait Les Inrocks:

«Le chat est le seul être vivant digne d’affection pour un nerd sans pitié –ils partagent certaines caractéristiques communes: cruellement égoïstes, asociaux et poilus.»

C’est une conception qui n’intègre pas la massification du web. Comme souvent, «Internet» est ici restreint à un petit cercle d’élite, la seule scène de production culturelle légitime, celle des geeks. L’argument se tiendrait si la sphère la plus connectée était en mesure d’imposer ses choix culturels au reste du réseau, mais les 671 millions de vues du clip Baby de Justin Bieber, cible privilégiée du «LOL», tendraient à prouver le contraire [5].

Le chat n’est rien de plus qu’un élément de distinction geek. Quand Libération recense les meilleures vidéos de chat, le journal fait de la critique culturelle. L’appel de une annonce un «tour du monde des “meilleures” vidéos», les guillemets laissant toutefois percer une légère hésitation du quotidien à se lancer dans une telle entreprise. Logiquement, l’échange d’images de chien, pratique plus conversationnelle, sort du champ légitime.

Internet génère ses mythes (les lolcats, les «mèmes») et invente sa propre mythologie qui légitime ces figures culturelles. Dans ce récit sur le média, l’annonce d’une incontestable suprématie des chats est une condition de la préservation du patrimoine culturel de la communauté [6].

Vincent Glad

Article également paru sur le blog Les Internets

  • [1] La vidéo originale est en fait à 20 millions de vues et le total des vidéos disponibles ne doit pas dépasser les 30 millions. Retourner à l'article
  • [2] Je prends des risques, j’ai moi-même dû l’écrire au détour d’un article. Retourner à l'article
  • [3] L’indicateur n’est pas parfait, certaines vidéos passent entre les mailles du filet, comme la vidéo du panda qui éternue, qui n’y figure pas. Retourner à l'article
  • [4] Camille Paloque-Bergès, Entre trivialité et culture: une histoire de l’Internet vernaculaire, Thèse soutenue à Paris VIII, 2011. Retourner à l'article
  • [5] Même si, comme l’a montré André Gunthert, il existe aussi une consommation au second degré des clips. Retourner à l'article
  • [6] Les articles cités —sauf le reportage de M6— sont tous signés par des journalistes baignant assez largement dans cette culture d’élite du web. 
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