Faut-il prescrire la pilule aux bonnes soeurs?
Pour prévenir les cancers génitaux auxquels elles sont exposées du fait de leur chasteté, les religieuses catholiques devraient pouvoir bénéficier de contraceptifs hormonaux. The Lancet l’affirme. On attend la réponse du Vatican.
- Des bonnes soeurs en Italie en 2008. REUTERS/Daniele La Monaca -
C’est une proposition doublée d’un paradoxe. La proposition est médicale tandis que le paradoxe est directement destiné à la brillante rhétorique des jésuites: les religieuses catholiques doivent-elles pouvoir bénéficier de pilules oestro-progestatives pour des raisons non pas contraceptives mais médicales?
L’initiative revient à un couple de spécialistes australiens, le Dr Kara Britt et le Pr Roger Short. Ils exercent respectivement à la Monash University et à l’University of Melbourne et signent leur dérangeant argumentaire dans les colonnes de l’hebdomadaire britannique The Lancet qui l’a mis en ligne le 8 décembre. Résumé du raisonnement:
- 1. Comme toutes les femmes n’ayant jamais accouché (femmes nullipares), les religieuses catholiques ayant fait vœu de chasteté sont exposées à un risque plus élevé que la moyenne d’être atteintes de certains cancers (ceux du sein, des ovaires et du corps –et non du col– de l’utérus ou endomètre).
- 2. L’usage qui a pu être fait depuis près d’un demi-siècle des contraceptifs hormonaux a permis de démontrer l’existence d’un effet protecteur de la pilule contre certains processus cancéreux, ovariens et utérins notamment.
- 3. Il est dès lors légitime, soutiennent les auteurs dans le Lancet, de proposer aux religieuses catholiques de bénéficier des propriétés protectrices anticancéreuses (et non contraceptives) des spécialités pharmaceutiques hormonales.
Il y aura bientôt trois siècles (c’était en 1713), un médecin italien, Bernadino Ramazzini, observait que les sœurs catholiques présentaient ce que l’on n’appelait pas encore une maladie professionnelle: il avait noté que ces femmes (ayant fait vœux de célibat, de chasteté et de vie monacale) souffraient avec une fréquence anormalement élevée de cancers du sein.
Ce phénomène devait bien plus tard être statistiquement confirmé outre-Atlantique: en 1969, une équipe publiait dans la revue officielle américaine du cancer une analyse statistique des causes de décès de 31.658 religieuses catholiques survenus entre 1900 et 1954.
Des bienfaits de la pilule
Ces chercheurs concluaient alors à une augmentation statistiquement significative chez ces femmes des morts prématurées dues à des cancers du sein, ou de l’utérus.
En 1970, une autre équipe expliquait dans le bulletin de l’Organisation mondiale de la santé avoir pour la première fois pu établir une corrélation entre la fréquence de ces cancers et le fait que les femmes avaient ou non eu des enfants: tout se passait comme si la gestation avait, ici, un effet protecteur.
Plus précisément, la protection induite par les gestations semblait d’autant plus marquée la femme avait eu plusieurs enfants, qu’elle les avait eus alors qu’elle était jeune et qu’elle les avait allaités. Ces éléments protecteurs ont, depuis, pu être confirmés pour le risque de cancers de l’ovaire et de l’endomètre.
Comment comprendre? Les femmes nullipares ont un nombre de cycles ovulatoires plus élevé que les autres du fait de l’absence, chez elles, des périodes de grossesse et d’allaitement; or il semble acquis que le risque de cancer augmente avec le nombre de ces cycles.
Différentes études épidémiologiques publiées notamment en 1988 et en 1990 l’ont établi pour ce qui est du cancer du sein.
Il en est de même pour les femmes ayant eu précocement (avant l’âge de 12 ans) leurs premières règles. Et ce risque augmente (de 17% tous les cinq ans) avec l’apparition tardive de la ménopause tandis que l’ablation bilatérale des ovaires avant 40 ans est associée à une réduction de ce risque.
Cycles et risques
En 1994, un modèle mathématique a été élaboré établissant un pronostic quant au risque d’apparition de ces différents cancers à partir de différents paramètres (âges des premières règles et de la ménopause, recours ou non à des contraceptifs hormonaux oraux) reflétant le nombre des cycles ovariens de la femme lors de sa période reproductive. Puis, récemment, deux larges études épidémiologiques dont les résultats ont été publiés en 2010 dans le British Medical Journal et dans la revue Contraception. Elles montrent de manière statistiquement parlante que la prise d’une contraception orale n’augmentait pas le risque de cancer du sein et réduisait (de 50% à 60%) ceux de l’ovaire et de l’utérus.
La protection ainsi conférée persiste durant une période de vingt ans. Le taux global de mortalité est d’autre part inférieur de 12% chez les femmes étant sous contraception hormonale par rapport à celles qui ne l’étaient pas.
Il faut en outre, dans ce contexte, tenir compte de l’évolution, en cinquante ans, des procédés pharmacologiques permettant aux femmes de disposer d’une contraception hormonale oestro-progestative.
Cette évolution est caractérisée par la disparition quasi-totale des cycles menstruels durant de longues périodes, ce qui augmente le caractère protecteur «anticancéreux» de ces contraceptifs. Pour autant, il ne doit pas faire oublier d’autres risques, au premier rang desquels certains accidents vasculaires veineux (thromboemboliques) qui interdisent des utilisations systématiques sans examens médicaux préalables.
Et c’est ainsi que l’on en vient à la question qui peut troubler, déranger ou fâcher: pourquoi ne pas faire bénéficier de cette protection des femmes qui sont, plus que d’autres, exposées à des cancers touchant des organes de la sphère génitale et reproductrice?
Cela est-il compatible avec la règle catholique
Le Dr Britt et le Pr Short rappellent que l’Eglise catholique condamne toute forme de contraception dans l’espèce humaine, à l’exception notable de l’abstinence ainsi, dans certains cas, que des méthodes «naturelles».
Ils soulignent d’autre part que cette condamnation est parfaitement explicite depuis les propos tenus par Paul VI dans sa lettre encyclique Humanae Vitae «sur le mariage et la régulation des naissances».
«Si l'Eglise catholique permettait à ses religieuses d'obtenir la pilule contraceptive gratuitement, elle réduirait les risques de cancer des ovaires et de l'utérus, ces deux abominables fléaux –et la détresse des religieuses recevrait enfin la reconnaissance qu'elle mérite», soulignent-ils.
La lettre encyclique de Paul VI a été promulguée en 1968, peu de temps après les premiers développements de la contraception hormonale dans les pays industrialisés et alors que l’évolution démographique planétaire suscitait certaines inquiétudes.
Elle devait faire l’objet de multiples et vives controverses au sein même de l’Eglise, de nombreux responsables remettant en cause à cette occasion le concept de l’infaillibilité papale.
Mais les auteurs du Lancet observent aujourd’hui que le document pontifical ne traitait pas –et pour cause– du cas particulier des religieuses catholiques. Ils rappellent en outre l’existence d’un passage particulier de ce document issu des préceptes de Pie XII formulés en 1953:
«L'Eglise, en revanche, n'estime nullement illicite l'usage des moyens thérapeutiques vraiment nécessaires pour soigner des maladies de l'organisme, même si l'on prévoit qu'il en résultera un empêchement à la procréation, pourvu que cet empêchement ne soit pas, pour quelque motif que ce soit, directement voulu.»
Dont acte. Pour les spécialistes australiens s’exprimant dans l’hebdomadaire britannique rien ne s’oppose donc, en pratique, à ce que des femmes qui ont consacré corps et âme leur vie à l’Eglise puissent bénéficier d’une protection médicale qui a amplement fait ses preuves.
Rien; sauf à imaginer que la haute hiérarchie catholique interprète le risque accru de cancers (et l’espérance de vie réduite qui en résulte) chez des femmes ayant choisi de ne pas procréer comme une forme parmi d’autres de châtiment divin. On attend désormais, à la veille de la Noël 2011, la lecture que fera le Vatican du Lancet.
Jean-Yves Nau
Mis à jour le 08/12/2011 à 2h52















































Alors qu'un gigantesque scandale pointe de plus en plus le bout de son nez (malgré le contre-battage médiatique) sur la corrélation impossible à cacher entre la courbe des hausses des cancers du sein et celle du développement de la pilule, voili qu'un journaliste médecin (ah je viens de voir qu'il a travaillé au Monde, je comprends mieux) se permet une CONTRE-INFORMATION pure, doublée d'une folle chevauchée hasardeuse sur les terres du droit canonique de l'Eglise (niveau Henri Tincq, c'est peu flatteur !).
C'est vrai que les cancers du sein (et autre utérus) sont des maladies bien anciennes, bien connues et largement intégrées dans notre inconscient collectif depuis plusieurs siècles, depuis la création des couvents. D'ailleurs on en parle beaucoup dans Knock, dans le Malade imaginaire, Le Médecin malgré lui, Le Médecin volant, Le Barbier de Séville. Pourtant, avec toutes ces femmes chastes, cette maladie devait pulluler !
Ce qui est navrant avec ce type de scientifique, c'est que leur théorie se font toujours sous couvert d'études très sérieuses (américaines souvent). Seulement n'importe quelle ânerie peut passer pour une vérité via une étude. Il suffit de contorsionner des éléments choisis de la réalité dans le moule intellectuel qu'on se fixe à l'avance. Ainsi on peut tout démontrer. Prenez une revue scientifique "sérieuse" : en 10 ans, vous avez lu tout et son contraire. Les faits eux ne mentent pas, encore faut-il se poser les bonnes questions … et accepter que son idéologie anticléricale de base puisse être remise en question.