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«Vache folle»: l'apocalypse n'était pas au rendez-vous

Jean-Yves Nau, mis à jour le 05.05.2009 à 12 h 11

Les prévisions des prophètes du malheur ne se sont pas réalisées.

Grippe ou pas, le pire n'est pas toujours certain. Il n'est pas inutile de rappeler cette vérité en ces temps étrangement pandémiques où nul ne sait où nous en serons, demain, dans quelques jours, ou quand l'hiver sera de retour. Ainsi avec la vache folle; ou plus précisément avec la forme humaine de cette maladie animale neurodégénérative. On se souvient de l'émotion internationale née de la découverte, en 1996, que l'agent pathogène responsable de cette affection était transmissible à l'homme. Les scientifiques parlèrent alors d'un «franchissement de la barrière d'espèce»: le «prion pathologique» de la vache folle pouvait se transmettre à l'homme par simple voie alimentaire. Et cette transmission provoquait une affection équivalente, toujours mortelle, une «variante» de la trop tristement célèbre maladie de Creutzfeldt-Jakob (vMCJ).

Comme dans le cas de l'annonce faite il y a quelques jours par le gouvernement mexicain, celle faite de manière solennelle le 20 mars 1996 par le gouvernement britannique de l'existence des premiers malades fut aussitôt suivie de multiples annonces à caractère nettement plus prophétique que scientifique. Quelques-uns, médecins ou biologistes, commencèrent à prêcher dans les médias: l'homme avait transformé un herbivore en carnivore en nourrissant ses vaches avec des «farines de viande et d'os»; aussi des millions de personnes seraient touchées au Royaume-Uni où la maladie animale sévissait alors avec une grande ampleur depuis une dizaine d'années.

Tous les discours, tous les chiffres étaient possibles. Il y avait le fait indiscutable que des millions de personnes pouvaient être susceptibles d'avoir consommé de la viande bovine infectée, mais il avait aussi les multiples incertitudes scientifiques sur la nature du prion pathologique, sur la durée d'incubation ou encore sur les mécanismes précis de transmission à l'homme. Peut-on dire ici que nous étions nombreux, alors, à trembler?

Tremblements toujours avec les premières publications de statistiques prévisionnelles dans les plus prestigieuses des revues scientifiques, en l'espèce aussi friandes que les médias d'information générale du désastre à venir. Au début de l'année, on recensait 49 victimes britanniques de la vMCJ. Le Pr Roy M. Anderson (Wellcome Trust, Université d'Oxford) annonça alors que la maladie pourrait, en Grande-Bretagne, faire au total près de 500.000 victimes, voire, selon certaines hypothèses, plusieurs millions. A la même époque, trois autres scientifiques renommés (Stanley Prusiner, Prix Nobel 1997 de médecine, Robert Will et James Ironside) déclaraient publiquement: «Une large partie de la population du Royaume-Uni court un risque grave.»

Cette opinion n'était pas toujours partagée au sein de leur communauté. Ainsi en 2001, une équipe de chercheurs français et britanniques dirigée par Alain-Jacques Valleron (Inserm) et Jean-Yves Cesbron (Université Joseph Fourier, Grenoble) estimaient dans la revue américaine Science que le nombre des cas (alors de 111 en Grande-Bretagne et de 4 en France) pourrait, au total, être compris entre 200 et 400.

Un bilan bien éloigné des premières estimations

Qu'en est-il aujourd'hui? La réponse vient de nous être fort opportunément donnée par les auteurs d'un remarquable travail médico-scientifique franco-britannique. Il a été mené sous la direction de Jean-Philippe Brandel et Stéphane Haïk (1) et  les résultats sont disponibles sur le site de la revue Annals of Neurology (2). Les chercheurs soulignent à cette occasion que le dernier bilan est de 162 victimes au Royaume-Uni et de 23 en France. D'autres pays sont concernés dans des proportions moindres. En toute hypothèse, ces chiffres sont de très loin inférieurs à tout ce que l'on avait pu annoncer avant la publication scientifique de 2001.

Les auteurs estiment en outre, donnée a priori particulièrement rassurante, que l'évolution de l'épidémie dans les deux pays suggère une période d'incubation d'environ dix ans. Dans le même temps, grâce à de multiples mesures de précaution, le nombre des bovins victimes de la vache folle (et écartés des chaînes alimentaires) n'a cessé de décroître de manière spectaculaire en Europe. Ainsi, en France, 1.004 cas ont été identifiés depuis 1991; seuls dix cas l'ont été depuis le 1er janvier 2008.

Que conclure? Au vu du passé récent, on se gardera bien de tenter de prédire l'évolution de la situation au Royaume-Uni, en France ou ailleurs dans le monde. Constatons toutefois que toutes les informations médicales et scientifiques disponibles permettent de largement relativiser les prophéties apocalyptiques prononcées lors de la deuxième partie des années 1990.

Nous ne disposons certes pas du même recul pour ce qui est de l'épidémie émergente de grippe due au nouveau virus A(H5N1). Pour autant dans tous les cas la même problématique est publiquement posée: comment agir au mieux face à une menace potentielle? La question n'est certes pas nouvelle. Dans son Andromaque, Jean Racine, avait ciselé l'affaire. La prudence commandait à Pyrrhus de livrer aux Grecs le fils d'Andromaque. Pyrrhus, en réponse à Oreste :

« Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin,
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin. »

Acte Ier, scène 2

Mme de Sévigné reprendra bientôt la formule. Elle le fait dans une lettre à sa fille pour lui expliquer qu'au jeu d'échecs («le plus beau et le plus raisonnable de tous les jeux» puisque «le hasard n'y a point de part») elle ne parvient pas à anticiper à plus de trois ou quatre coups. Mais chacun sait qu'aux échecs non plus le pire n'est jamais certain.

Jean-Yves Nau

 

(1)    Jean-Philippe Brandel et Stéphane Haïk sont membres de l'équipe «Maladies à prions - Maladie d'Alzheimer» du Centre de recherche de l'Institut du cerveau et de la moelle épinière (Inserm - Université Pierre et Marie Curie - CNRS). Ils travaillaient ici  en collaboration avec des chercheurs de l'Unité Inserm 708 «Neuroépidémiologie» et de la National CJD Surveillance Unit du Royaume-Uni.


(2)    « Brandel JP, Heath CA, Head MW, et al. Variant Creutzfeldt-Jakob Disease in France and the United Kingdom : Evidence for the same agent strain » Brandel JP, Heath CA, Head MW, et al Ann Neurol, DOI 10.1002/ana.21583.

Image de une: Le virus A(H1N1), vu par les instruments du CDC d'Atlanta. REUTERS/C. S. Goldsmith and A. Balish/Centers for Disease Control

Jean-Yves Nau
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