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Sexualité: les apôtres de la seconde peau

Olivier Clairouin, mis à jour le 11.12.2011 à 13 h 19

Du fursuit au latex, en passant par le zentaï, ils sont nombreux à s’inventer une enveloppe pour y trouver leur plaisir, y ressentir pêle-mêle l’excitation de l’enfermement, de l’anonymat et d’un matériau qui décuple les sensations.

Zentai / MonkeyMyshkin via Flickr CC License By

Zentai / MonkeyMyshkin via Flickr CC License By

Scandale chez les fursuiters! En août dernier, cette communauté de personnes s’habillant en animaux géants, présente un peu partout dans le monde, a été parcourue de frissons. L’origine de cet effroi?

Une vidéo montrant une poignée de ses membres dansant et se caressant face à l’objectif, sur fond de «I Know You Want Me». La scène prend place dans la chambre 366 de l’hôtel où se tient l’Eurofurence, la convention européenne des fursuiters. Et, non, ce n’est pas un Sofitel.

Visiblement choqués par ces images, de nombreux fursuiters réclament la tête des personnes impliquées. Après les séries CSI, Entourage et quelques articles de journaux, ce sont à présent leurs propres camarades qui poussent le citoyen lambda à associer leur culture à une pratique que beaucoup jugent perverse.

Une vidéo vécue comme une trahison, alors que la communauté cherche à soigner son image en se dissociant de ce qu’elle appelle communément les «furverts» (contraction de «fursuiter» et «pervert»).

Marginalisés par leurs pairs pour leur pratique toute personnelle du fursuit, ces amateurs de jeux sexuels en costume rejoignent en fait un autre groupe: celui des fétichistes de la seconde peau [lien adulte]. L’idée? Se glisser dans le corps d’un autre pour assouvir ses fantasmes.

Car la fourrure d’un personnage de cartoon n’est pas la seule matière propre à stimuler les sens. Du fursuit au latex, en passant par le zentaï, ils sont nombreux à s’inventer une enveloppe pour y trouver leur plaisir, y ressentir pêle-mêle l’excitation de l’enfermement, de l’anonymat et d’un matériau qui décuple les sensations. Portraits croisés de ces apôtres d’une seconde peau.

Martin, la vie à poils

Martin* ne comprend pas bien le scandale qu’a généré l’affaire «Room 366». «C’était vraiment sexy», estime-t-il. Plutôt que de renier la sexualité latente de la culture furry (similaire à celle que l’on observe dans le manga avec le hentai), ce jeune homme d’une vingtaine d’années préfère l’embrasser entièrement. Il lui arrive donc régulièrement de coucher avec son compagnon… et son costume de renard. Que ce soit lui, ou son partenaire qui le porte.

«C’est presque pour ça qu’on est rentré dans le furry fandom [la communauté furry]. Mais, si je veux continuer d’aller à Disneyland avec mes potes, il ne faut pas que ça se sache».

Comme pour les autres fursuiters, cette passion pour les animaux anthropomorphiques remonte à l’enfance alors qu’il regardait, fasciné, les personnages de Disney ou de Tex Avery s’animer sur son écran.

Mais dans le cas de Martin, cet intérêt a croisé le chemin de la puberté, donnant naissance à un questionnement sur la vie que peuvent bien avoir au lit ses personnages préférés. C’est l’irruption du sexe, ou «yiff», dans le jargon furry. Un thème sous-jacent à leur culture, bien que pas toujours avoué.

«On trouve sur nos forums beaucoup d’images montrant Robin des bois, de Disney, en train de yiffer Dame Marianne. C’est une réalité. En fait nous sommes de grands enfants, des gens qui n’ont pas voulu grandir.»

Certains fursuiters pratiquant le «fursuit yiff» (le rapport sexuel en costume) se servent donc de leur personnage comme d’un désinhibant en même temps qu’un exutoire. «En fursuit je suis beaucoup moins timide, je vais plus vers les gens», explique Martin.

Et tant que le costume plaît, autant y aller. «Il y a certaines personnes avec lesquelles je ne peux yiffer qu’en fursuit», assure-t-il. Des partenaires loin d’être «des bons coups», et sur lesquels il n’aurait jamais jeté son dévolu en temps normal.

Le «fursuit yiff» est donc en quelque sorte le cousin fantasmatique des personnages rapiécés de la soubrette, de l’infirmière ou du policier. On se glisse dans la peau d’un autre pour dépasser les limites que notre personnalité «au civil» s’est imposée.

Quitte, parfois, à tomber dans l’excès inverse. «Un de mes potes, un Allemand, est littéralement tombé amoureux de son avatar», révèle Martin. «A présent, il prête son costume aux gens afin de coucher avec son propre personnage.»

Gaëlle, intégral latex

S’il arbore un masque de cheval et porte des sabots à la place des mains, Gaëlle ne se considère pas pour autant comme un fursuiter.

Cet ingénieur de vingt-neuf ans participe parfois à des soirées fétichistes, comme les soirées Fetish In Paris. Il s’y affiche en combinaison intégrale faite de latex noir, déambule avec ses formes féminines avantageuses, exhibe une plastique de rêve surmontée par une tête de jument.

A quatre pattes, il se fait chevaucher dans la plus pure tradition du «pony play», un jeu de rôle classique du fétichisme.

N’allez pas voir dans cet animal une quelconque attraction similaire à celle du commun des fursuiters. D’ailleurs il ne s’agit que d’une des cinq tenues que possède Gaëlle, les autres ressemblant davantage à des poupées géantes en latex («rubber doll»).

Car ce qu’il recherche avant tout dans ses costumes, ce n’est pas tant l’idée d’incarner un autre personnage que de se sentir engoncé dans une nouvelle peau. Une forme de prison, disposée à même l’épiderme pour l’enserrer:

«Ma démarche ne se fait pas dans l’objectif d’une transformation. Ca se rapproche plus du bondage: subitement, je me retrouve prisonnier d’un corps féminin. Paradoxalement, c’est à ce moment là que je me sens le plus libéré.»

Cette nouvelle écorce parvient-elle à aider Gaëlle à faire des rencontres? «Pas vraiment», admet l’intéressé.

Pas facile en effet de socialiser sous une couche de latex. «Quand on arrive dans une pièce dans laquelle il fait vingt-cinq degrés, porter un masque c’est pas très confort. Faut vraiment être passionné».

Gaëlle et des fans, à Montréal. C Gaëlle.

Passionné, Gaëlle l’est depuis sa plus tendre enfance. Ce sont d’abord les masques qui l’ont attiré, alors qu’il avait à peine dix ans. Puis il découvre le latex, une matière qui «fait porter du fantasme». «Le latex permet de créer des formes, ça moule le corps et ça apporte une certaine sensibilité», détaille-t-il.

Au final, c’est la prise de conscience, via Internet, qu’il existe une communauté fétichiste en France qui lui a permis de passer le cap. Quelques années après avoir fait ses premiers pas sur les forums, Gaëlle décide d’assumer ses personnages de «rubber doll». «Je ne voulais pas que cela reste un fantasme éloigné, avance-t-il. Il y a un moment, on a envie que ça se concrétise.»

Erwan, le sexe à fleur de peau

Cette attirance pour une matière particulière et les sensations qu’elle provoque se retrouve chez Erwan. Ce jardinier de trente-sept se retrouve aujourd’hui à la tête d’une collection unique: 90 zentaï sont entassés dans sa garde-robe.

Issu des mots zenshin («le corps entier») et taitsu («collants»), le zentaï est une combinaison intégrale dont l’origine, ancienne, est à chercher du côté du théâtre japonais. En le fondant dans le décor, elle permettait à celui qui la portait de se glisser sur scène en se faisant le plus discret possible. Une tenue toujours utilisée dans le cinéma ou la danse, et que l’on peut voir par exemple sur cette célèbre vidéo de ping pong en 3D.

Impossible, en théorie, d’avoir des rapports sexuels en zentai. A moins que celui-ci ne soit équipé spécialement pour l’occasion, cette tunique laisse seulement la possibilité à ceux qui l’utilisent de se caresser, profitant d’un matériau –du lycra le plus souvent– qui multiplie les sensations électrisantes provoquées par le moindre effleurement.

© Lycraboy

Depuis qu’il a essayé la tenue intégrale qu’utilisait sa mère pour danser, alors qu’il n’avait que douze ans, Erwan ne peut plus se passer de ses combinaisons.

Au point de se réveiller en plein nuit afin d’enfiler son zentai et d’apprécier le plaisir de se réveiller à nouveau plus tard dans son costume. Fétichiste? Erwan reconnaît volontiers le terme, mais n’y voit rien de plus qu’une passion comme les autres:

«Si je vois un beau zentai et que je ne l’ai pas, il faut que je l’achète. C’est comme quelqu’un qui resterait des heures à saliver sur une paire de chaussures dans la vitrine d’un magasin.»

Erwan ne fait rien pour cacher sa pratique. Au contraire. Il a même accepté de participer à l’émission «La France a un incroyable talent», se heurtant à l’incompréhension du jury, visiblement gêné par le côté «scabreux» de sa tenue.

Qu’importe. L’idée pour lui était surtout de mieux faire connaître le zentaï, qu’il considère à la fois comme un art permettant «l’expression du corps» et une machine à fantasme.

De sa femme à ses collègues, en passant par son employeur, tous sont au courant de sa passion. Il suffit juste de choisir soigneusement ses mots. «Tout est dans la manière de le présenter», indique-t-il. «Je vais parfois plutôt le montrer comme une pratique artistique, en évitant évidemment de leur dire que j’aime bien parce que ça me moule le cul.»

Au confluent du bondage, de l’attrait pour une matière et de l’excitation de l’anonymat, difficile de réduire ces pratiques à une seule explication. Fursuit, zentaï et latex sont autant de matières à fantasmes, au même titre que la poitrine, les sous-vêtements ou les talons aiguille pour d’autres. «A présent nous sommes sept milliards d’humains sur Terre», affirme ainsi Gaëlle. «Il y a donc sept milliards de fétichistes différents».

Olivier Clairouin

*le prénom a été modifié.

Olivier Clairouin
Olivier Clairouin (23 articles)
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