France

Foot: quand Al-Jazeera se prend pour Canal Plus

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.12.2011 à 11 h 57

La chaîne de télévision Al-Jazeera vient d'acquérir un lot important des droits de retransmission de la Ligue des champions pour les saisons courant de 2012 à 2015, après avoir acquis une partie de ceux de la Ligue 1.

Des journalistes qataris à Aden le 2 décembre 2010, REUTERS/Khaled Abdullah Ali Al Mahdi

Des journalistes qataris à Aden le 2 décembre 2010, REUTERS/Khaled Abdullah Ali Al Mahdi

Bientôt, l’amateur de football ne saura plus trop à quel décodeur ou à quel abonnement se vouer. L’arrivée tonitruante dans le paysage télévisuel d’une chaîne qui n’existe pas encore, Al-Jazeera Sport, bouscule l’ordre établi et le fantôme agite ses chaînes en or et en argent en commençant à faire peur. En s’arrogeant les droits de la plupart des rencontres de la Ligue des champions jusqu’en 2015, après s’être déjà assuré une partie de ceux de la Ligue 1 pour la période 2012-2016 et s’être manifesté pour ceux du prochain Euro en Pologne et en Ukraine, Al-Jazeera Sport, dont la naissance est prévue ce printemps, a fait de belles courses de Noël.

Inutile de leur faire un procès en sorcellerie: à partir du moment où ils en ont, ils ont le droit de dépenser leur argent comme ils veulent et de fréquenter les boutiques les plus chères d’Europe, à commencer par celle de l’UEFA, basée en Suisse, et dirigée par Michel Platini. Et l’on aurait bien tort d’accabler Canal Plus pour ne pas s’être jeté à corps perdu dans une surenchère.

Si Al-Jazeera a les fonds pour débourser la somme avancée de 61 millions d’euros par an afin de s’offrir la Ligue des champions, Canal Plus, qui versait jusque-là 31 millions, s’est montré parfaitement raisonnable en refusant de céder face à cette outrance financière quitte à mécontenter (provisoirement) nombre de ses abonnés. La chaîne cryptée s’était déjà montrée ferme face aux menaces de la Ligue de football professionnel et aux gesticulations de son président, Frédéric Thiriez, et s’était interdit de faire des folies pour poursuivre son aventure en Ligue 1.

L'UEFA comblée

La Ligue des champions, dont les audiences concernant ses phases de poule sont en baisse, vaut-elle 61 millions d’euros par an? Dans un communiqué publié lundi 5 décembre, l’UEFA s’est évidemment réjouie de ce nouveau partenariat en louant l’ouverture offerte par Al-Jazira sur d’autres marchés:

«Nous apprécions hautement son expertise en termes de production et l'engagement envers l'UEFA Champions League dans le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord et nous nous réjouissons de prendre part au développement du groupe en France. Le niveau d'intérêt pour les droits de l'UEFA Champions League confirme la vigueur de la compétition.»

Si Al-Jazeera poursuit d’autres buts pour le compte du Qatar qui a fait du développement de ses activités dans le sport un axe de sa politique diplomatique à l’image de son investissement dans le Paris Saint-Germain, Canal Plus, comme TF1 qui restait sous la menace de perdre le dernier lot en jeu pour la Ligue des champions, demeure, elle, ancrée dans une économie moins virtuelle et prend en compte la morose réalité du moment et de ce qui nous attend éventuellement demain. Oui, le football et le sport ont un prix élevé, mais en ces temps incertains, il est peut-être temps de dire stop à une inflation galopante et donc dangereuse à l’heure où l’on voit les Jeux olympiques de Londres annoncer qu’ils dépenseront la bagatelle de… 93 millions d’euros pour les seules cérémonies d’ouverture et de clôture!

Dans ce registre inflationniste, on peut d’ailleurs critiquer le double langage de Michel Platini, qui appelle au fair-play financier des clubs face à la montée des périls des déficits et des dettes en leur intimant l’ordre d’être dans les clous afin de retomber sur terre, et qui, dans le même temps, ramasse sa mise sur ce marché ouvert aux quatre vents du libéralisme le plus échevelé.

Charles Biétry, le retour

Les clubs toucheront peut-être une partie de cette manne venue du Qatar, mais cette nouvelle injection de cash les confortera aussi dans l’idée que tout continue d’aller dans le meilleur des mondes notamment pour les plus puissants d’entre eux qui, demain, ne soyons pas dupes, formeront à coup sûr une ligue à eux seuls sur le modèle de la NBA, aux Etats-Unis. Sauf que ces sommes folles contribuent à gonfler davantage la bulle du football qui, comme la finance, finira bien par exploser un jour au moment où l’on voit un club comme Manchester City afficher des pertes abyssales de 230 millions d’euros pour l’année écoulée.

Mais pour le moment, c’est bien le cadet des soucis d’Al-Jazeera Sport et de Charles Biétry, son directeur, qui s’offre, en quelque sorte, à 68 ans, un remake de sa (première) vie professionnelle aux dépens de la chaîne, Canal Plus, où il avait passé de fructueuses années et construit sa «légende». A ce titre, la relecture de quelques pages de L’aventure vraie de Canal Plus signée par Jacques Buob et Pascal Mérigeau il y a exactement dix ans, est savoureuse sous bien des aspects.

Le livre rappelle notamment comment Canal Plus, comme Al-Jazira aujourd’hui, avait fait du sport, et du football en particulier, l’une de ses deux jambes avec le cinéma, avant de s’offrir le Paris Saint-Germain dont Charles Biétry fut l’éphémère président. Le temps pour Biétry d’acheter Jay Jay Okocha pour la bagatelle de 96 millions de francs, un record pour l’époque, près du tiers du budget annuel d’un club désormais à l’heure d’un autre footballeur de toutes les folies financières, Javier Pastore.

De Canal Plus à Al Jazira, on le voit, l’histoire est décidément un éternel recommencement pour ce Breton, professionnel exigeant qui, selon Buob et Mérigeau, a impulsé un nouveau souffle à la manière de retransmettre le sport à la télévision et sait ce qu’il veut sur le modèle d’André Rousselet, son ancien patron de Canal Plus. «Charles Biétry a copié chez lui une manière de négocier sans s’embarrasser d’aucun scrupule, indifférente aux usages et à l’opinion d’autrui, écrivaient les deux journalistes. La fin, pour lui, justifie les moyens, et si Canal Plus a pu régner sans partage pendant plus d’une décennie, c’est en partie à lui qu’il le doit.» Il est clair que les Qataris savent, au moins autant que Charles Biétry, ce qu’ils veulent et sont aussi prêts à y mettre tous les moyens avec la bénédiction de la majorité actuelle pas mécontente de voir l’insolent Canal Plus dans le trouble.

Yannick Cochennec

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