La lente conversion de Nicolas Sarkozy à l'économie numérique

En novembre 2011. REUTERS/Philippe Wojazer

En novembre 2011. REUTERS/Philippe Wojazer

Après un début de quinquennat quasi-nul sur les questions numériques, Nicolas Sarkozy a décidé d’investir les champs d’Internet. Entre communication et véritable conscience des enjeux à la veille de l'élection présidentielle.

En mai 2010, sur la terrasse ensoleillée de l’Elysée qui donne sur le jardin, Nicolas Sarkozy signe quelques parapheurs et se prépare à son prochain rendez-vous qu’il sait particulier. Le géant Google est dans sa ligne de mire. Le Président peste contre ces Américains qui ne paient pas l’impôt en France alors qu’ils tirent bénéfice de leur présence sur les écrans de l’Hexagone.

Larry Page, le fondateur de Google fait antichambre avant d’être introduit auprès de Nicolas Sarkozy. Il joue tranquillement avec son téléphone Android et ne sait pas que le président est de méchante humeur. Sarko écrase la main de son interlocuteur au moment de l’accueillir. Larry Page bafouille quelques mots en français et les deux hommes vont s'asseoir.

Le Californien subit un monologue de trois minutes en forme de chapitrage. Puis le président se lève, lui serre en silence une tasse de café et lâche avec son peu d’anglais «We have to find a deal». S’ensuit un numéro de VRP de la France «qui n’est pas celle des banlieues décrites par Fox News» mais celle de «la réforme des universités, de l’innovation».

Le tout suivi par une leçon sur comment Google doit se comporter et agir pour pénétrer le marché européen. Et il conclut: «Vous ne pouvez pas réussir si votre cœur de valeur n’est pas en France». Larry Page est scotché. Il repart de l’Elysée, avec l’impression d’avoir rencontré un Ovni.

Quatre mois plus tard, en septembre, Eric Schmidt, le président de Google se présente à l’entrée de l’Elysée avec ce «deal» à construire. Google est prêt à investir à Paris. Un centre de recherche et développement, une batterie d’ingénieurs et un centre culturel européen à Paris. Google, de Mountain View à la gare Saint-Lazare. Au total, 150 emplois créés et 100 millions d’euros investis.

Le CNN et les nouveaux chouchous du Président

Une victoire dont s'enorgueillit Nicolas Sarkozy qui aura fièrement coupé mardi 6 décembre le ruban des nouveaux locaux en compagnie d’Eric Schmidt. A cette occasion, le président a prononcé un discours sous forme de questions-réponses qui aura aussi relayé en filigrane les demandes du Conseil National du Numérique qui pousse pour que Google à Paris joue le jeu de l’écosystème numérique français. «Aujourd’hui Google c’est toujours hyper-opaque, dans une situation d’abus de position dominante et les champions de la défiscalisation», dénonce un des pontes de l’industrie par ailleurs membre du Conseil National du Numérique.

Le Conseil National du Numérique (CNN), voilà les nouveaux petits chouchous du président. Dix-huit figures du numérique français qui maîtrisent la culture et l’industrie du web sur le bout des doigts, et à la tête d’entreprises innovantes et dynamiques. Avec en son sein, des anti-Sarkozystes, des personnalités atypiques comme le Lyonnais à l’allure de cyber-rasta Jean-Baptiste Descroix-Vernier (Rentabiliweb) (1). Le tout présidé par le serial entrepreneur Gilles Babinet. Leur credo: défendre une industrie qui est «une force pour la France» où elle a créé des emplois (25% des emplois depuis 1995, selon une étude de McKinsey, co-financée par Google).

En avril, Nicolas Sarkzoy a installé les membres de ce conseil consultatif sur les questions numériques et depuis, il continue son entreprise de séduction et multiplie les rendez-vous avec des acteurs du web. «Etonnez moi sur des sujets où on ne vous attend pas», leur a lancé le Président lors d’un déjeuner privé. Ou encore cette promesse: «Je suis prêt à vous entendre sur tout et je vous écouterai». Une drague appuyée pour tenter de les rallier à sa personne. 

Hadopi envers et contre tous

«Toute la question qui nous obsède au CNN est de savoir si on est manipulé pour servir sa com’ ou si nous le manipulons pour servir le numérique», confie un membre du CNN avec le cœur à gauche, et pourtant scotché par l’évolution de Nicolas Sarkozy et son implication sur ces questions.

«Ses deux fils ont beaucoup d’influence sur le numérique auprès de lui et lui ont ouvert les yeux», raconte un familier de ce président accro aux SMS. Comme si Nicolas Sarkozy avait enfin pris conscience du retard français en la matière et choisi depuis un an de se construire, à marche forcée, un vrai bilan sur ces questions. Ou comment de tenter de faire oublier Hadopi, grande loi d’affichage contre le téléchargement et le piratage, qui n’a rien réglé, à part se réconcilier avec quelques artistes et se mettre à dos les digital natives.

Car sur ce sujet Nicolas Sarkzoy n’en démord pas, il a même demandé récemment la mise en place d’une loi surnommée Hadopi 3 chargée de lutter contre le streaming. Et ce malgré la levée de bouclier de bien des membres du CNN qui peinent à se faire entendre sur ce dossier. Sarko se prend toujours pour le ministre de l’Intérieur du web. Mais osera-t-il vraiment refaire passer une loi difficilement applicable restreignant la liberté sur Internet en pleine période électorale?

Nicolas Princen l'évangélisateur

Outre ses deux fils, un autre jeune homme a, petit à petit, pris de l’envergure dans le dispositif élyséen et tenté de modifier le regard de Nicolas Sarkozy sur le numérique. Entré dans l’équipe de communication pour s’occuper du site web de l’Elysée, Nicolas Princen, 28 ans, normalien diplômé d’HEC, a su gagner la confiance du Président.

Il lui a d’abord organisé des rencontres avec des stars mondiales d’Internet comme Mark Zuckerberg ou Bill Gates et petit à petit gagné l’estime et l’intérêt de Nicolas Sarkozy par des notes répétées sur les gisements de croissance induits par le numérique.

«Princen a fait de l’évangélisation auprès de Sarko, d’abord à doses homéopathiques, en lui vendant à chaque fois les aspects de communication et le président a cessé de voir internet uniquement par le prisme de la cybercriminalité ou de la pédopornographie», veut croire un familier de l’Elysée qui certifie: «Internet n’est plus son ennemi».

A telle enseigne qu’en mai dernier, Nicolas Sarkozy s’est adressé à la fine fleur mondiale des entrepreneurs d’Internet réunie aux Tuileries à Paris pour le e-G8. Un grand barnum organisé par l’Elysée et l’agence Publicis, destiné à donner une stature numérique à Nicolas Sarkozy même s’il n’a guère été brillant lors d’une intervention assez creuse.

L’idée était surtout d’accréditer que le Président français «avait compris les enjeux». Et après la création du CNN en avril, c’était l’occasion, un mois plus tard, d’une nouvelle séquence de com’ à destination de la communauté des patrons du web.

Accompagner l'écosystème Internet français

Le chef de l’Etat a ensuite donné son feu vert pour que Nicolas Princen puisse nouer des liens vertueux dans le cadre de la présidence française du G8 avec les divers conseillers présidentiels et diplomatiques chargés d’internet. Et c’est ainsi que dans la plus grande discrétion se sont réunis le 4 octobre dernier à l'Hôtel de Marigny en face du palais de l’Elysée, une vingtaine de Monsieur Internet, homologues internationaux venus des Etats-Unis, du Brésil, du Royaume-Uni, du Kenya ou de Libye notamment.

Deux journées de travail à échanger regards et bonnes pratiques sur les enjeux du web et la gouvernance 2.0 à l’ère de Wikileaks et des révolutions arabes. Avec comme fil conducteur, l’usage des nouvelles technologies dans les pratiques politiques. Ou comment positionner la France au cœur d’une stratégie globale, où l’influence digitale et la diplomatie numérique sont de nouvelles armes. Mais aussi pour mieux saisir ce qui pourrait servir lors de la campagne électorale à venir... 

Le conseiller de Sarkozy lui aura également vendu une nouvelle «séquence», comme on dit à l’Elysée, sous le vocable de «Journées du numérique». Annoncée lors d’un déjeuner avec le CNN en octobre, cette semaine du numérique qui a démarré lundi doit aussi permettre au président de continuer à valoriser l’industrie et l’écosystème numérique.

Taquiner le mulot

Acte 1, lundi 5 décembre : le portail data.gouv.fr consacré aux datas gouvernementales. Près de 3.500 jeux de données statistiques dans un format numérique utilisables gratuitement. Dans la lignée de la mouvance anglosaxonne de l’OpenData. Après le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou le Kenya, la France rend accessible à tous un certain nombre de ses datas et joue la carte d’une certaine transparence.

Acte 2, l’installation de Google dans ses nouveaux locaux, ce mardi, médiatiquement co-organisée avec l’Elysée. Et le lendemain, pour l’acte 3, Nicolas Sarkozy reçoit, sur les conseils de Princen, les intervenants de «Le Web», la grande manifestation annuelle organisée par Loïc Le Meur, l’entrepreneur et blogueur pro-Sarko. Avec un nouveau discours à la clé.

Une stratégie pensée par Nicolas Princen et nouvellement articulée depuis l’arrivée d’un acteur dans le dispositif de stratégie numérique de Nicolas Sarkozy. A 32 ans, Manuel Diaz, PDG d’Emakina, devait initialement juste servir de prestataire à l’UMP pour restaurer des outils de communication numériques déliquescents. Mais Diaz, entrepreneur sur Net depuis ses 19 ans, consultant pour des grands groupes, sera partout lors de ces journées du numérique. A «Le Web», pour lequel il dit donner un coup de main bénévole, au lancement de data.gouv.fr, en passant par l’inauguration de Google à Paris.

Diaz et Emakina seront les supports stratégiques numériques du futur candidat Sarkozy. Nicolas Princen et Franck Louvrier, le conseiller à la communication du Président, ayant été impressionnés par l’activité de ce «Séguéla numérique», pour l’instant plus discret que son aîné. 

A l’Elysée, Princen et Diaz tentent de convaincre le futur candidat de préempter le numérique et l’innovation pour en faire un des thèmes principaux de la campagne à venir. Une idée qui progresse à pas de géant. Alors après le «mulot» de Jacques Chirac et les SMS du président version 2007, verra-t-on un Sarko 2012 upgradé ?

Joan Tilouine et Olivier de Gandt

(1) Dans une version précédente de cet article, nous avons écrit que  le patron de Ventes-Privées, Jacques-Antoine Granjon, faisait partie du CNN. C'était inexact. Nous prions nos lecteurs et Jacques-Antoine Granjon de nous excuser pour cette erreur.

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