France

Christian Charpy, l'ex-employé du mois

Temps de lecture : 3 min

Le haut-fonctionnaire qui a dirigé la fusion de l'ANPE et de l'Assedic raconte dans un livre culotté son expérience à la tête de Pôle Emploi.

Employé dans une grande enseigne de vêtements à Paris, en 2007. REUTERS/Benoit T
Employé dans une grande enseigne de vêtements à Paris, en 2007. REUTERS/Benoit Tessier

C’est l’histoire d’une réforme. En France, pays révolutionnaire qui adore l’idée de changement et pays conservateur qui déteste les changements concrets. Une des réformes les plus lourdes, les plus importantes de ces dernières années. Les plus compliquées. Les plus contestées donc. L’histoire d’une réforme comme l’histoire de ses obstacles, sans qu’un seul ne manque. La France est pourtant réformable pour son bien, en voilà la preuve.

Christian Charpy a du culot. Le haut-fonctionnaire qui a dirigé la création de Pôle Emploi en fusionnant l’ANPE et les Assedic, a accepté ce job, le plus dur et le plus ingrat de la fonction publique, lui disait-on. C’est sans aucun doute vrai. Mais du culot, il en a au carré car il ose raconter par le détail cette fusion dantesque dans un livre (1). Sans trop rien nous cacher des oppositions grandes et minables qu’il a rencontrées.

Ça donne un livre brut, qui serait froid sans l’humour de l’auteur qui affleure à commencer par le titre «La tête de l’emploi». L’avait-il cette «tête»? Pas si sûr. L’histoire de sa nomination est drôlatique. En tout cas, la tête, il ne l’a plus. Le gouvernement vient de le remplacer sèchement, sans vraie raison. J’imagine qu’il lui reproche de n’être pas assez obéissant. Comprenez: il faut des «résultats», des statistiques, à l’approche des élections.

Mais mission accomplie. Pour son directeur général, la fusion est en bonne voie. L’image de Pôle Emploi s’améliore «nettement auprès des élus», «un peu chez les partenaires sociaux» et «connaît même un frémissement positif chez les journalistes», ce qui est tout dire.

De qui s’agit-il? D’un bouleversement de la façon d’aborder les chômeurs: «c’est en articulant indemnisation (Assedic) et placement (ANPE) qu’on accélère leur retour à l’emploi». L’utilité de cette articulation est démontrée par les études des économistes. Les politiques «actives» de l’emploi —s’intéresser aux chômeurs dans un «accompagnement personnalisé»— ont réussi dans les autres pays (Grande-Bretagne, Scandinavie). Mais elle est longtemps combattue en France qui sera l’un des derniers pays à la mettre en place.

L’idéologie française est ancrée en profondeur autour de la conviction que le chômage «c’est la faute au capitalisme», aux patrons, et qu’il il faut les faire payer. Point. L’Etat? L’Etat n’y peut rien ou presque. L’Etat est impuissant. La fusion doit aller contre cette idéologie, c’est pourquoi sa création prendra tant de temps à être décidée et, une fois décidée, rencontrera tant de difficultés.

Le directeur général nous conte le détail. Il nous montre que contrairement aux affirmations de beaucoup, il n’était pas «impossible» de marier deux cultures, l’une de la fonction publique (ANPE), l’autre du paritarisme (Assedic). Malgré les salaires différents, les modes de gestion différents, etc.

C’est la leçon n°1 de ce livre: les autres pays ont des réussites que nous pouvons importer et adapter en France. Les «exceptions françaises» ne sont pas toutes bonnes. Ce n’est pas honteux de copier les bonnes politiques qui ont du succès ailleurs.

L’autre leçon du livre, est l’adoption d’un processus «j’essaie et je corrige». Une décision mauvaise doit être abandonnée. Une décision bonne mais qui ne correspond plus au moment, parce que les circonstances ont changé, doit être provisoirement différée. Bref, cette humilité devant les faits, Christian Charpy en donne l’exemple.

La crise des subprimes, qui a fait exploser le nombre de chômeurs, qui a allongé les files devant les guichets et rendu si difficile de réaliser en même temps la fusion, imposait de hiérarchiser les priorités: l’assistance personnalisée est différée devant les masses de cas à traiter.

La dernière leçon porte sur l’avenir. Pôle emploi n’est pas devenue une administration modèle: son mode de gouvernance à double pouvoir, celui du Conseil d’administration et celui du ministre de l’Emploi, est une gêne. Son budget (sottement coupé) dépend de considérations trop générales. Mais l’auteur trace les pistes de ce que devrait être une administration du XXIe siècle.

Pôle emploi a une expertise unique du marché du travail et de l’emploi. L’Etat moderne aurait de quoi «aller plus loin» dans la logique du placement, comme nous y invite le dernier chapitre. Quand une grande surface ouvre une nouveau magasin, Pôle emploi «assure l’essentiel des recrutements». L’Etat modernisé peut avoir un grand avenir.

Dans «Etat moderne, Etat efficace», Marc Ferracci et Etienne Wasmer prônent «l’évaluation» des actions publiques (2). Ils nous disent que beaucoup d’études d’économistes, souvent faites à partir d’exemples étrangers, doivent servir de guide pour conduire les réformes. La France pour changer doit se mettre à la culture de l’expérimentation. On teste une politique publique avant de l’imposer.

Christian Charpy est un haut fonctionnaire de cette veine-là. Beaucoup d’humilité avec beaucoup de culot.

Eric Le Boucher

(1) «La tête de l’emploi», Tallandier

(2) «Etat moderne Etat efficace». Odile Jacob

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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