Economie

Les narcotrafiquants, des hommes d’affaires comme les autres

Slate.com, mis à jour le 07.02.2012 à 17 h 12

Pour gagner sa guerre contre les cartels, le Mexique serait bien inspiré d'étudier l'économie.

 Présentation à la presse de suspects  narcotrafiquants devant  leurs armes, à Mexico/Reuters/Jorge Lopez

Présentation à la presse de suspects narcotrafiquants devant leurs armes, à Mexico/Reuters/Jorge Lopez

Rien de personnel, Sonny. C'est juste une question de business». La réplique culte d'Al Pacino dans le Parrain, pourrait à peu près résumer ce que les économistes pensent de l'entreprise humaine, qu'elle soit criminelle ou autre: les êtres humains prennent des décisions fondées sur des analyses coûts-bénéfices rationnelles, pas sur des motifs passionnels ou sentimentaux.

Et elle traduit aussi l'approche adoptée par Melissa Dell, doctorante au MIT, dans un récent article décortiquant jusqu'à ses principes les plus froids et les plus rationnels la violence apparemment absurde de la guerre contre la drogue au Mexique.

 Une activité commerciale rationnelle

En voyant les cartels de la drogue mexicains comme des activités commerciales calculatrices et cherchant à maximiser leurs profits, son modèle permet de comprendre dans les grandes lignes comment les trafiquants ont ajusté leurs opérations en réaction à la guerre lancée par le Président Felipe Calderón contre le marché de la drogue.

Selon Dell, les cartels se sont comportés comme des acteurs économiques archétypiques, modifiant leurs circuits commerciaux illicites de façon prévisible, en contournant les villes où la force publique avait sévi et en se ruant sur celles où la concurrence avait souffert des incursions du gouvernement. En offrant une base d'analyse pour comprendre la réponse des trafiquants aux actions gouvernementales, le travail de Dell pourrait aider l'administration Calderón à mettre sur pied une meilleure stratégie et vaincre les barons de la drogue mexicains.

L'étude de Dell appartient au champ émergent de l'économie légale (forensic economics), qui se donne comme objectif d'éclairer les coins les plus sombres du monde économique, où les spéculations sont nombreuses et les faits vérifiables rares. Examiner la manière dont les trafiquants de drogue réagissent aux initiatives coercitives est une tâche d'autant plus complexe que le gouvernement ne déploie probablement pas ses ressources militaires et policières au hasard.

Par exemple, si le gouvernement se met à sécuriser des zones où la présence des cartels s’intensifie, on peut observer un regain de violence – pas à cause de l'action des forces gouvernementales, mais simplement parce que le trafic de stupéfiants était en hausse dans cette zone.

Dell isole donc les endroits où la fermeté des actions antidrogue résulte fondamentalement d'un coup du sort. Elle compare les villes où le parti de Calderón, le Partido Acción Nacional (PAN) et sa tolérance zéro ont remporté les élections municipales d'un cheveu (c'est-à-dire par une avance de 5% ou moins), aux villes où un maire d'une autre formation politique a accédé au pouvoir dans des circonstances similaires.

Elle soutient qu'avant le dépouillement des urnes, ces deux types de villes étaient globalement similaires. Mais qu'après les élections, les villes administrées par le PAN se sont davantage rangées derrière la guerre contre la drogue menée par le gouvernement fédéral.

Prédire les trajets de la drogue

Que se passe-t-il quand un maire partisan de la tolérance zéro se fait élire? Tous les enfers se déchaînent: Dell estime que le taux d'homicides liés à la drogue a quasiment doublé par rapport aux villes du «groupe de contrôle» où le PAN n'a pas été élu. Et ce n'est pas lié aux combats des trafiquants contre la police, mais plutôt à la guerre que les trafiquants se livrent entre eux. Selon les hypothèses de Dell – fondées sur des preuves anecdotiques relatives à la guerre contre la drogue –,  les efforts policiers affaiblissent en général la mainmise d'un cartel sur une ville donnée juste assez pour que des trafiquants rivaux voient une opportunité de s'y installer et d'en disputer le contrôle. Dès lors, quand un cartel concurrent règne sur une ville voisine, une victoire du PAN a un effet bien plus significatif sur le taux d'homicides liés à la drogue.

Le boulot d'un trafiquant consiste à expédier de l’héroïne, de la marijuana et de la méthamphétamine produites au Mexique vers le nord et les États-Unis, à partir des régions productrices et au coût le plus bas possible. Quand un maire affilié au PAN réussit à rendre les routes de sa ville impraticables aux trafiquants de drogue, la réaction d'un trafiquant rationnel sera souvent de limiter ses pertes et d'éviter la ville en question, en contournant l'obstacle et en passant par des quartiers où le commerce illicite se fait mieux recevoir.

Le problème du contrebandier, en réalité, a été résolu dans les années 1950 par un informaticien hollandais, Edsger Dijkstra, qui a trouvé la façon de calculer la distance la plus courte séparant deux points reliés par un réseau routier. (Si cela vous semble facile, vous avez certainement en tête un réseau routier simple avec seulement quelques embranchements, et pas le maillage routier extrêmement complexe raccordant les 2456 municipalités mexicaines).

Au départ, Dell s'est servi de l'algorithme de Dijkstra pour modéliser les itinéraires qu'emprunteraient des trafiquants cherchant à minimiser leurs coûts et a prédit ensuite comment ces trajets allaient se modifier s'ils étaient perturbés par des victoires du PAN. Et ce modèle – combinant des hypothèses simples sur les coûts de transport des trafiquants à l'utilisation de Google Maps – arrive à remarquablement  bien prédire l'altération des trajets des trafiquants en fonction des offensives du PAN qui sectionnent certains itinéraires routiers: les saisies de drogue dans les quartiers qui, selon les prédictions de Dell, allaient voir la relocalisation des trafiquants après des actions du PAN, ont augmenté d'environ 20% suite aux victoires électorales à l'arrachée de ce parti.

Ce qui rappelle que le combat contre le crime a tout d'un jeu de tape-taupe – en venant à bout des activités des trafiquants dans un lieu, on ne les incite globalement qu'à déménager ailleurs. Dell a aussi découvert que l'augmentation des homicides liés à la drogue prédite par son modèle se fondait sur les nouveaux itinéraires qu'empruntaient  les trafiquants pour expédier leurs marchandises, des laboratoires mexicains vers la frontière américaine. (Et elle a trouvé de timides preuves démontrant que les revenus informels des villes situées sur des itinéraires récents baissaient, sans doute parce que les trafiquants de drogue mettaient aussi en place des systèmes de rackets touchant principalement les petits commerçants et autres éléments de l'économie informelle).

Réduire les marges bénéficiaires

Ainsi, au moins à court terme, personne ne bénéficie de la guerre contre la drogue – dans les rues des villes contrôlées par le PAN, des guerres entre de nouvelles factions éclatent, tandis que la violence explose dans des quartiers voisins, jusqu'ici relativement épargnés.

En faisant la somme de ces divers effets, il est facile de comprendre pourquoi la guerre menée par le gouvernement mexicain contre la drogue a  coûté la vie à plus de 40 000 personnes en à peine plus de 5 ans, et que ce bilan est loin d'être définitif. Il est aussi facile de comprendre ceux qui en appellent à un arrêt de ces hostilités: pour toutes ces tragédies humaines et un coût économique estimé à plusieurs milliards, les trafiquants ont à peine dérouté le chemin de leurs expéditions illicites pour contourner les offensives intermittentes de la police et de l'armée. 

Mais c'est justement l'objectif de telles initiatives antidrogue – non pas  éliminer l'ensemble du trafic, mais augmenter ses coûts. L'augmentation des coûts réduit les marges des narcotrafiquants mexicains qui, en bons hommes d'affaires, vont réduire leurs activités et réduire de fait le nombre de marchandises atteignant le marché américain.

Et comme chaque médaille a son revers, au final, même l'augmentation de la violence locale pourrait avoir des effets bénéfiques. En augmentant,  la violence factionnelle accompagnant la répression du gouvernement pourrait finir par affaiblir l'ensemble de ses adversaires. Car les cartels rivaux ne sont pas les seuls à profiter de l'affaiblissement des cartels dominants pour attaquer – le commandement des cartels dominants lui aussi se morcelle avec la scission de ses cadres qui se mettent à concurrencer leurs anciens patrons.

Dell s'est entretenue avec des officiels du gouvernement mexicain pensant que son approche permettra de cartographier les itinéraires des trafiquants et de localiser sur le réseau routier les meilleurs endroits pour déployer des opérations de sécurité, et dérouter ainsi les expéditions de drogue de la manière la plus coûteuse. Ces dernières années, le Mexique s'est appuyé de plus en plus sur des analyses qualitatives de la stratégie des cartels – Dell a même visiblement entendu qu'à un moment, les experts mexicains avaient essayé de prédire les itinéraires des trafiquants en reliant littéralement les points, à la main, entre les villes touchées par des saisies – on est loin de Google Maps et de l'algorithme de Dijkstra.

Un tel contraste indique fortement quel genre de  précieuses munitions des économistes comme Dell pourraient fournir aux guerres contre la drogue, le terrorisme, et d'autres maux de ce monde, si on leur en donnait l'opportunité.

Ray Fisman

Traduit par Peggy Sastre

 

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