France

Bayrou - Sarkozy: pourquoi tant de haine?

Ariane Istrati, mis à jour le 06.05.2009 à 18 h 28

Ils appartiennent à la même génération, ils viennent du même coté de l'échiquier politique, ils se sont construits contre le même homme, et pourtant, aujourd'hui, tout semble les opposer. Nicolas Sarkozy et François Bayrou, qui ont tous deux été ministres dans le gouvernement d'Edouard Balladur entre 1993 et 1995, ne peuvent plus se sentir.

Dans son dernier livre, «Abus de Pouvoir», Bayrou dit tout le mal qu'il pense du chef de l'Etat. Il dénonce pêle-mêle son rapport à l'argent, sa politique d'«inégalités», son choix pour une société «bushiste», et ce qu'il appelle l'«egocratie» sarkozyste. Une charge si virulente que le Président a préféré ne pas répondre.

Alors pourquoi tant de haine? Le patron du Modem a juré qu'il n'y avait rien de «personnel» dans ses attaques. Vite dit. Certes, le positionnement de Bayrou est avant tout stratégique: il veut se placer comme premier opposant à Nicolas Sarkozy dans la perspective de 2012. Mais au-delà de ces considérations politiques, il existe bel et bien un problème «personnel» entre ces deux hommes que tout oppose. Revue de détail.

1) Le fils à maman de Neuilly contre le paysan béarnais
Sarko et Bayrou, ce sont d'abord deux mondes totalement différents. Le premier est issu de la bonne bourgeoisie de Neuilly où il fréquentait rallyes et écoles privées, le second a grandi dans la ferme paternelle, au milieu des chevaux. Il en résulte deux cultures diamétralement opposées : urbaine pour Nicolas Sarkozy qui aime la junk-food et la culture populaire américaine, rurale pour François Bayrou qui se bat volontiers pour la défense des territoires et des langues régionales. Pour Sarko, Bayrou est un «plouc». Pour Bayrou Sarko est un «nouveau riche».

2) L'avocat et le bègue
Très jeune, Nicolas Sarkozy a su séduire les auditoires. Il s'est fait remarquer au sein de la famille gaulliste par un culot et un bagout rare. Il a toujours été considéré comme un très bon orateur. A l'inverse, François Bayrou revient de loin. Bègue, il a dû surmonter ce handicap pour se lancer dans la vie publique. Un combat âpre qui l'a endurci. Mais il reste moins à l'aise que son ennemi sur les estrades. L'abatage abattage de Sarko le bluffe et l'énerve à la fois.

3) L'homme de culture et l'homme d'argent
Le Béarnais est féru de littérature. Après avoir fait une hypokhâgne et une khâgne, il devient agrégé de lettres modernes à 23 ans. Le Président, lui, ne lit pas ou presque. Les deux livres qu'il cite dans ses conversations privées sont toujours les mêmes : «Belle du seigneur» d'Albert Cohen et «Voyage au bout de la nuit» de Céline. A la compagnie des gens de culture - qu'il fréquente un peu plus depuis son mariage avec Carla Bruni - il préfère celle des grands patrons, Martin Bouygues ou Vincent Bolloré. François Bayrou méprise son goût pour l'argent. Son livre, «Abus de pouvoir», truffé de citations latines, sonne comme une leçon à l'égard de celui qu'il juge «inculte».

4) Hôtels de luxe contre verres de vin et charcuterie.
Pendant que Nicolas Sarkozy s'éclate dans les palaces ou sur les yachts de ses amis milliardaires, François Bayrou reçoit ses copains dans son bureau de la rue de l'Université à Paris autour d'une bouteille de vin et d'une assiette de saucisson. Les deux hommes n'ont jamais eu le même mode de vie. Nicolas Sarkozy en est à son troisième mariage quand Bayrou est marié avec sa femme Babeth depuis son plus jeune âge. Il est père de six enfants et grand-père de neuf petits-enfants. Il passe ses vacances dans sa ferme de Bordères (Pyrénées-Atlantiques) quand Sarko se prélasse au Cap-Nègre ou dans des hôtels de luxe au bout du monde.

5) Le catholique et le mécréant
En matière de religion, Sarkozy fait le minimum. La spiritualité, ce n'est pas vraiment son truc. François Bayrou, lui, est pétri de catholicisme. Son dernier livre est rempli de références bibliques. En privé, Sarko se moque de son côté «grenouille de bénitier» : «Il a vu la vierge», aime-t-il à plaisanter. Dans le discours, ces deux-là jouent pourtant à front renversé: Sarkozy place le curé au dessus de l'instituteur dans son discours très contesté de Latran quand Bayrou se fait le défenseur de la laïcité.

6) La brute et le négociateur
Nicolas Sarkozy s'est fait son opinion sur Bayrou en 1995 qu'il qualifie de «centriste mou». Tous deux ministres d'Edouard Balladur, ils ont choisi de soutenir la candidature de ce dernier à la présidentielle. Mais chacun à sa façon. Le premier s'engage à fond, il est à la fois directeur de campagne et porte-parole d'Edouard Balladur. Bayrou, lui, ménage la chèvre et le chou en optant pour un soutien discret. Résultat: après la victoire de Jacques Chirac, il est sauvé et retrouve une bonne place dans le gouvernement d'Alain Juppé quand Sarko paie le prix de son engagement par une longue traversée du désert. Depuis, Bayrou s'efforce de montrer qu'il a changé et qu'il est, lui aussi capable d'aller au bout de ses convictions.

7) La guerre des amis
C'est lors de la dernière présidentielle que la fracture entre les deux hommes se cristallise véritablement. Pour se faire sa place de «troisième homme», Bayrou tape à bras raccourci sur le mieux placé dans la course, Nicolas Sarkozy. Il annonce même qu'il ne votera pas pour lui au second tour. La guerre est ouverte. Sarko sera alors sans pitié, débauchant un à un tous les compagnons de route du centriste à coup de promesses de maroquins. Bayrou se retrouve seul ou presque. «Je vais le tuer», répète le nouveau Président à qui veut l'entendre. Mais le Béarnais a la peau dure.

Ariane Istrati

Image de une: Meeting en faveur du TCE, en mai 2005. Photo REUTERS

Ariane Istrati
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